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L'aventure des écritures
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Quelques témoignages ...

Souvenirs d'apprentissages

" La grande affaire, c'était l'écriture. […] Le maître prenait sa règle et son crayon et dessinait une ligne horizontale qui divisait la page en deux ; la partie du haut était pour écrire en gros, et l'autre, pour écrire en fin. Dans le haut, les lignes s'accouplaient deux par deux, l'intervalle devant être rempli par de grandes lettres. Mais le maître ne traçait pas les lignes de bout en bout ; il les interrompait de manière à nous forcer d'écrire sans appui. Lorsque je le voyais multiplier les lignes courtes, je m'inquiétais des prochaines difficultés de ma page. […] La discipline de l'école était sévère ; pour les petites fautes, on était puni par l'agenouillement simple ; pour les grandes, par l'agenouillement avec une main levée portant une brique, ou bien par des coups de baguette […]. "
Ernest LAVISSE, Souvenirs.

"A cinq ans et quatre mois, j'apprenais alors l'abc avec Ulrich Schütterer, mon maître d'école",
écrit Matthäus SCHWARZ

" Au début on ne lit pas. Au lever de la vie, à l'aurore des yeux. On avale la vie par la bouche, par les mains, mais on ne tache pas encore ses yeux avec de l'encre. […] La lecture entre bien plus tard dans l'enfance. Il faut d'abord apprendre, et c'est comme une souffrance, les premiers temps de l'exil. On apprend sa solitude lettre après lettre, le doigt sur le cœur, soulignant chaque voyelle du sang rouge. Les parents sont contents de vous voir lire, apprendre, souffrir. Ils ont toujours secrètement peur que leur enfant ne soit pas comme les autres, qu'il n'arrive pas à avaler l'alphabet, à le déglutir dans des phrases bien assises, bien droites, bien mâchées. C'est un mystère, la lecture. Comment on y parvient, on ne sait pas. […] Un jour on reconnaît le mot sur la page, on le dit à voix haute, et c'est un bout de dieu qui s'en va, une première fracture du paradis. On continue avec le mot suivant, et l'univers qui faisait un tout ne fait plus rien que des phrases, des terres perdues dans le blanc de la page. "
Christian BOBIN, Une petite robe de fête.

" Quand j'étais jeune, je jouais avec mon écriture et je profitais de mon ignorance du dessin, de mon inexpérience littéraire pour dessiner en écrivant. Par exemple, s'il m'arrivait de buter sur le mot "murmure" et de chercher la suite de ma phrase, c'était le moment pour chacun de ses jambages égaux d'ajouter une petite patte de chenille, une de ces petites pattes-ventouses qui se vrillent si tenaces à une branche. À une extrémité du mot figurait la tête un peu chevaline de la chenille, à l'autre bout la queue terminale, appendice ravissant souvent formé de brins soyeux comme du verre filé. "
COLETTE, L'Étoile vesper.

"Un beau jour, l’idée me vint que, si je savais écrire, je pourrais dire autre chose que ce que je pensais, et je me mis à essayer de le faire, avec tout ce qui s’était fixé dans ma mémoire, des lettres, des syllabes, des mots [...] Peu à peu, je me mis à me persuader que l’écriture n’avait pas du tout été inventée pour ce que les grandes personnes prétendaient, à quoi parler suffit, mais pour fixer, bien plutôt que des idées pour les autres, des choses pour soi. Des secrets [...] Je jouais aux secrets, voilà ce que personne ne pouvait savoir. Et c’était un jeu qui m’enflammait, d’abord parce qu’il me forçait à avoir des secrets. Puis à leur donner forme, comme si j’avais un correspondant, un ami, qui seul pouvait les comprendre, mes griffouillis [...] C’est pour cet ami-là que je me pris à faire des progrès dans l’art de tracer des signes, que je montrais aux miroirs, où un autre moi-même faisait semblant de les lire [...] Je crois encore qu’on pense à partir de ce qu’on écrit, et pas le contraire [...] Moi, je ne fais des calculs que pour voir surgir sur le papier des chiffres, des nombres inattendus, dont le sens m’échappe, mais après quoi je rêve. J’écris comme cela des romans. "
ARAGON, Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit
Albert Skira éditeur, coll. « Les sentiers de la création », 1969.

"J'allais jusqu'à me donner des leçons particulières : je grimpais sur mon lit - cage avec Sans famille d'Hector Malot, que je connaissais par cœur et, moitié récitant, moitié déchiffrant, j'en parcourus les pages l'une après l'autre : quand la dernière fut tournée, je savais lire. J'étais fou de joie : à moi ces voix séchées dans leur petits herbiers , ces voix que mon grand père ranimait du regard, qu'il entendait, que je n'entendais pas! Je les écouterais, je m'emplirait de discours cérémonieux , je saurais tout. On me laissa vagabonder dans la bibliothèque et je donnai l'assaut à la sagesse humaine. C'est ce qui m'a fait…Les souvenirs touffus et la douce déraison des enfances paysannes, en vain les chercherais - je en moi. Je n'ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n'ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne; la bibliothèque, c'était le monde pris dans un miroir; elle en avait l'épaisseur infinie, la variété, l'imprévisibilité."
Jean Paul SARTRE, Les Mots, éditions Gallimard, 1964.


Matthäus Schwarz
Le livre des costumes
Allemagne, milieu du XVIè
Paris, BnF, Manuscrit, Allemand

Les signes

"Idéographique ou phonétique, hiéroglyphique ou alphabétique, comme il est fascinant le pouvoir qu'exerce sur nous tout écrit, même si nous ne le comprenons pas ! Cet étrange pouvoir est tel que, de nos jours, un peintre, Jean Cortot, a pu s 'en inspirer, en quelque sorte à l'état pur. Ses toiles récentes, en effet, sont autant de variations colorées sur des lettres imaginaires, plutot des formes sinueuses et complexes, à la fois parlantes et confidentielles, tantôt surgies de l'ombre comme des oracles, tantôt enfouies dans la couleur comme des souvenirs consumés."
Jean TARDIEU

"Je voulais que le poème fût ainsi comme un seul caractère, composé non de "pleins" et de "déliés" mais de mots et même de phrases ou de fragments de phrases, centrés autour d'un même noyau et qu'il fût accessible de droite à gauche et de bas en haut ou inversement , bref dans tous les sens, pour briser l'habitude de lire selon la durée supposée des paroles."
Jean TARDIEU

La signature

"La signature instaure une ère nouvelle dans l'histoire graphique du nom propre. D'une certaine façon, elle banalise l'usage public du nom tout en lui conservant ses pouvoirs particuliers, puisqu'en signant de son nom le scripteur transforme une feuille de papier en acte juridique . Mais surtout , et grâce à la fortune de la graphologie, la spéculation sur les noms connaît un nouvel avatar : le signe est devenu l'objet d'observations minutieuses . Graphologues, policiers, experts et juristes en sondent les tracés, en discutent la nature. Le nom signé est devenu une trace, mieux, une empreinte du corps et de l'âme."
Béatrice FRAENKEL
La signature, genèse d'un signe, Gallimard, 1992.

L'écriture et le secret

"Elle (l'écriture chinoise) avait si peu de rapport avec la communication qu'il n'est pas rare de découvrir des inscriptions moulées à l'intérieur et au fond de vases de bronze assez hauts, à des emplacements où assurément personne ne pouvait lire."
Léon VANDERMEERSCH, Ecritures I.

"En fait, l'écriture a très souvent et a eu très souvent dans l'histoire une fonction cryptique. L'écriture sert à cacher. Elle ne sert pas seulement à communiquer. Elle sert aussi à cacher ce qu'on veut communiquer. Et surtout si l'on quitte précisément le pictogramme pour l'alphabet, autrement dit, il y a de toute évidence un envers noir de l'écriture et c'est cet envers noir qu'il nous faut faire exister."
Roland BARTHES.
Interview à France Culture. 1976.

Illettrisme

"Hanna ne savait ni lire ni écrire.

Voilà pourquoi elle s'était fait faire la lecture. Voilà pourquoi, lors de notre randonnée à bicyclette, elle m'avait laissé le soin de tout ce qui exigeait d'écrire et de lire, et pourquoi elle avait été hors d'elle ,le matin à l'hôtel, lorsque, trouvant mon mot, elle avait soupçonné que je m'attendrais à ce qu'elle en connaisse la teneur et avait redouté la honte d'être démasquée. Voilà pourquoi elle s'était dérobée à sa promotion dans les tramways ; sa tare qu'elle pouvait dissimuler tant qu'elle était receveuse , serait apparue au grand jour lors d'une formation de conductrice. Voilà pourquoi elle s'était dérobée à sa promotion chez Siémens et était devenue surveillante. Voilà pourquoi elle avait admis, afin d'éviter la confrontation avec le graphologue, que c'était elle qui avait écrit le rapport. Etait-ce pour cela qu'au cours du procès elle avait accumulé les gaffes? Parce qu'elle n'avait pu lire ni le livre de la fille, ni l'acte d'accusation, et n'avait donc pu ni discerner ses chances de se défendre ni s'y préparer en conséquence? …Qu'elle eût honte de ne savoir ni lire ni écrire, et qu'elle préférât me sembler déroutante plutôt que d'être honteusement démasquée, je le comprenais. Je savais bien moi-même que la honte pouvait provoquer des conduites de fuite, de résistance, de dissimulation, voire des comportements blessants. Mais la honte qu'éprouvait Hanna de ne savoir ni lire ni écrire expliquait-elle son comportement au procès et dans le camp? Par peur de la honte d'être analphabète, plutôt la honte d'être démasquée comme criminelle? Plutôt être une criminelle?
Bernard SCHLINK,
Le Liseur, Gallimard, 1996.

 

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