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L'aventure des écritures
Ecriture et parole

[Les dossiers pédagogiques]

1. Fixer la parole
2. Signes discrets, signes muets
3. Perec : naissance d'un texte
4. Le signe et le son

[Sommaire du dossier Ecriture]

1. Fixer la parole

La parole pourrait bien être, selon la formule d’Anne-Marie Christin, « le tourment de l’écriture ».

La parole vole comme un oiseau, jaillit comme une flamme, elle est présence, instantanéité, fulgurance, elle persuade et elle agit, elle convainc ou suscite la contradiction, l’éveil ou le dialogue. Comment l’écriture pourrait-elle enfermer le feu volatil, éphémère et vivant de la parole ? N’intervient-elle pas toujours avec un temps de retard ? Ne repose-t-elle pas sur l’absence de celui qui parle ? L’écriture est un médium « froid », son pouvoir d’émotion et de transformation semble faible au regard de la puissance créatrice de la Parole


La légende d'Oghuz Khan.
Copie du XVe siècle
Paris, BnF, Mss or., turc.

Faut-il condamner l’écriture comme un danger de mort pour la parole, une prison où la pensée se fige ? Pour comprendre ce qui se passe dans un système alphabétique quand l’écriture essaie d’« attraper » la parole. On pourrait dire qu’elle travaille alors dans deux directions :
  • à partir d’une analyse de la langue, elle cherche à noter rigoureusement les différentes unités de sons qui constituent les mots ;
  • dans un souci de transcrire, au-delà des mots, les inflexions, les intonations et les musiques de la voix qui les porte, elle invente des signes discrets, parfois totalement muets, ceux de la ponctuation qui donne au texte sa respiration, son interprétation émotionnelle et mélodique, et brode dans son épaisseur une chorégraphie de gestes silencieux qui en colorent le sens.

L’écriture n’est pas une simple transcription de la parole

Plus que toute autre, l’écriture alphabétique s’appuie sur une décomposition de la langue. Héritiers d’une longue tradition latine, il nous semble acquis que l’écriture est la transcription de la chaîne parlée du discours et que les différents sons articulés de notre langue y trouvent leur image fidèle.

L’alphabet nous apparaît comme une sorte de miracle de transparence, un décalque parfait de la langue, là où les systèmes idéographiques manifesteraient, eux, une sorte d’opacité foncière à la parole. Notre alphabet serait ce miroir idéal où tout ce que nous prononçons serait écrit, où tout ce que nous écrivons serait prononcé. Il n’en est rien pourtant, et il nous faudra bien convenir que notre système alphabétique comporte des éléments idéographiques persistants, au rang desquels on peut compter les signes grammaticaux (ainsi la marque du pluriel, les accents permettant de distinguer « ou » et « où », « a » et « à », etc.) qui établissent des différences de sens inaudibles à l’oreille,

Plus largement, l’orthographe ne fonde-t-elle pas la détermination du sens sur une reconnaissance purement visuelle du mot ? C’est une lecture idéographique qui nous permet ainsi de distinguer sémantiquement entre « ver », « vert », « vair », « verre » ou « vers », qui se prononcent de manière identique.

L’écriture n’est donc pas le reflet parfait de la chaîne parlée.

Dans les écritures alphabétiques qui ne notent que les racines consonantiques des mots, comme l’hébreu et l’arabe, cette distorsion entre écriture et parole nous apparaît encore plus forte en effet, si le fonctionnement de l’écriture arabe ou hébraïque était appliqué à la transcription du mot français « mère », celui-ci serait écrit « MR », c’est-à-dire qu’on n’y trouverait pas de voyelle et que le lecteur devrait choisir entre différentes formes phonétiques, sémantiquement proches

Cet écart est encore plus frappant si l’on aborde l’écriture chinoise où il est impossible de comprendre le sens d’un document lu à haute voix sans consulter le texte écrit, en raison d’un nombre très important d’homophonies (c’est un peu comme si l’on se trouvait en face de l’énoncé suivant « la république », obligé de consulter le texte écrit pour savoir s’il faut comprendre « l’art est public », « l’arrêt public » « la raie publique », etc.). Pour un Chinois, l’écriture n’est sûrement pas la reproduction de la chaîne parlée, elle ne l’est que très partiellement dans l’écriture alphabétique. On peut donc dire que le passage de l’oral à l’écrit équivaut à une véritable traduction. Et comme dans toute traduction, il y a à la fois déperdition et transmutation.

L’écriture donne corps aux silences et aux sons, figures à la pensée. Mais par l’opération alchimique de la lecture, elle se réenracine dans la parole, redonnant vie et souffle au texte mystérieusement pétrifié, lui rendant les couleurs de la voix.

Ecrire, effacer

Verba volant, scripta manent, dit le proverbe. Pourtant, si la parole vole , elle ne se reprend pas : « ce qui est dit, est dit ». Une fois lâchées, les paroles se répandent partout, aussi difficiles à rattraper que les plumes d’un oiseau.

Lécriture au contraire, l’usage de la gomme en fait foi, est toujours susceptible de ratures. Parce qu’elle confie à un support extérieur le contenu de ses messages, elle peut à tout moment être manipulée, corrigée, oblitérée, censurée ou perdue. Les brouillons de certains écrivains en disent long sur cette possibilité de repentir inhérente à  l’écriture.

Mémoire virtuellement illimitée, l’écriture est pourtant fragile ; elle a la fragilité du support qui la conserve. Si le document s’altère, le message devient illisible. Perte physique du document ou du texte, perte du sens quand le code est perdu, mais aussi perte de la mélodie, des intonations et des sonorités qui en constituaient la « musique ». Que savons nous aujourd’hui de la manière dont les Grecs prononçaient les textes ?

1. Fixer la parole
2. Signes discrets, signes muets
3. Perec : naissance d'un texte
4. Le signe et le son


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