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L'aventure des écritures
Le tracé

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La racine du mot « écrire » en arabe, ktb, renvoie à la fois à l’idée de « traces » de pas et à l’idée de « rassembler » des lettres, (kataba, écrire) ou des chevaux, (katiba, escadron).

De la trace au tracé : le geste

Une écriture naît sur la page : un espace est peu à peu rempli, investi, gribouillé, effleuré, labouré, apprivoisé, gâché, embelli, métamorphosé par un outil qui grave, incise, xylographie, imprime, trace la singularité de chaque caractère et sa succession dans une chaîne de signes d’écriture.

Dans l’accomplissement de ce mouvement, de cette trajectoire qui laisse des traces, l’outil est déterminant ; il permet de donner au signe d’écriture son visage, sa symétrie si elle existe, d’interrompre le tracé ou au contraire de réunir les lettres les unes aux autres selon un fil continu.

L’apprentissage du « ductus » d’une lettre ou d’un caractère permet d’obtenir un tracé harmonieux : il indique le nombre de traits à réaliser, leur épaisseur, leur direction, l’intensité et la vitesse du geste selon le style choisi, la hauteur et la forme des signes. Il dit aussi comment les faire se côtoyer, les joindre par des ligatures, les organiser en mots, en phrases.

Cependant, la capacité d’invention de celui qui écrit lui permet de se projeter dans un tracé, laborieusement ou avec bonheur, d’imaginer à partir d’outils nouveaux des chorégraphies de lignes, des graphies inédites, de glisser, de danser, de s’approprier une surface aussi minuscule qu’un grain de riz, aussi vaste qu’un mur ou que le sable d’une plage, aussi rugueuse que l’écorce d’un arbre, aussi fragile que la buée d’une vitre, pour un instant ou pour toujours, avec d’autant plus de plaisir qu’il aura préparé ou choisi lui-même l’espace de sa fantaisie.

« Le moindre tracé est une énigme. »

Lespace de l’écriture


Guillaume Apollinaire, Calligrammes
Paris, 1918
Paris, BnF, Fonds Apollinaire

L’écriture est un message à regarder, une constellation de signes qui s’offrent dispersés dans un espace — celui de la page ou de ce qui en tient lieu, écran, mur ou paroi, page de sable, de bois, de terre ou de pierre — où l’alternance de vides et de pleins, de noir et de blanc organise un champ visuel aux rythmes singuliers où les mots couchés sur la page dessinent des assemblages de boucles et de traits, de points et de lignes.

Les mots, invisibles, de notre langue sur la page deviennent images, traces visibles d’une pensée ou d’un rêve. Ils occupent l’espace, s’étirent ou se resserrent, s’accroissent ou s’amenuisent dans une liberté plastique bridée seulement par une double contrainte : celle du calibrage et celle de la mise en ligne. Même idéographique, l’écriture adopte en effet pour chaque signe un format qui ne varie pas à l’intérieur d’un même texte (ainsi le hiéroglyphe du vautour n’est pas plus grand que celui du scarabée, ainsi avons-nous appris dans nos cahiers d’écolier à tracer de longues lignes de a semblables). C’est cette homogénéité de format qui permet à l’écriture d’ordonner la pensée et de « mettre en ligne » ses différents éléments.

Un espace mis en ligne

C’est autour de la ligne, verticale ou horizontale, oblique ou parfois courbe, que se construit l’architecture particulière de la page, que se précise et se met en ordre l’espace de l’écriture.

Le mot « page » vient du latin pagus « champ ». Le sillon n’est-il pas la première ligne d’écriture ?

Raban Maur
Paris, BnF

Fil du temps ou fil d’Ariane, cordon ombilical ou écheveau du destin traçant une frontière entre les dieux et les hommes, la ligne tisse la page comme un tapis, elle regroupe au-dessus ou en dessous, de haut en bas ou de bas en haut selon les cultures, les signes qu’elle agence en une série inépuisable de combinaisons. Elle organise des trajectoires, oriente l’espace selon une large possibilité de sens de lectures : de gauche à droite ou de droite à gauche, de gauche à droite en partant du bas, de droite à gauche en partant du haut, en « boustrophédon » lorsque le sens de l’écriture change à chaque ligne, en cercle, en spirale, en dents de requin lorsque les signes se retournent à chaque ligne, en colonnes verticales se suivant de droite à gauche ou de gauche à droite, ou encore de façon aléatoire comme dans les manuscrits aztèques. L’écriture prend forme dans l’espace, elle se déploie selon les quatre points cardinaux. Écrire, c’est toujours se déplacer d’un point à un autre.


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