Lettre à M. Dacier relative à l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques

Monsieur,

Je dois aux bontés dont vous m'honorez l'indulgent intérêt que l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres a bien voulu accorder à mes travaux sur les écritures égyptiennes, en me permettant de lui soumettre mes deux mémoires sur l'écriture hiératique ou sacerdotale, et sur l'écriture démotique ou populaire ; j'oserai enfin, après cette épreuve si flatteuse pour moi, espérer d'avoir réussi à démontrer que ces deux espèces d'écriture sont, l'une et l'autre, non pas alphabétiques, ainsi qu'on l'avait pensé si généralement, mais idéographiques, comme les hiéroglyphes mêmes, c'est à dire peignant les idées et non les sons d'une langue ; et croire être parvenu après dix années de recherche assidues, à réunir des données presque complètes sur la théorie générale de ces deux espèces d'écriture, sur l'origine, la nature, la forme et le nombre de leurs signes, les règles de leurs combinaisons au moyen de ceux de ces signes qui remplissent des fonctions purement logiques ou grammaticales, et avoir ainsi jeté les premiers fondements de ce qu'on pourrait appeler une grammaire et le dictionnaire de ces deux écritures employées dans le grand nombre de monuments dont l'interprétation répandra tant de lumière sur l'histoire générale de l'Egypte. A l'égard de l'écriture démotique en particulier, il a suffi de la précieuse inscription de Rosette pour en reconnaître l'ensemble ; la critique est redevable d'abord aux lumières de votre illustre confrère M. Silvestre de Dacy, et successivement à celles de feu Akerblad et de M. le docteur Young, des premières notions exactes qu'on a tirées de ce monument, et c'est de cette même inscription que j'ai déduit la série des signes démotiques qui, prenant une valeur syllabico-alphabétique, exprimaient dans les textes idéographiques les noms propres des personnages étrangers à L'Egypte. C'est ainsi encore que le nom des Ptolémées a été retrouvé et sur cette même inscription et sur un manuscrit en papyrus récemment apporté d'Egypte […]

Quant à l'ensemble du système d'écriture phonétique égyptienne (et nous comprenons à la fois sous dénomination l'écriture phonétique populaire et l'écriture phonétique hiéroglyphique), il est incontestable que ce système n'est point une écriture purement alphabétique, si l'on doit entendre en effet par alphabétique une écriture représentant rigoureusement, et chacun dans leur ordre propre, tous les sons et toutes les articulations qui forment les mots d'une langue. Nous voyons, en effet, l'écriture phonétique égyptienne, pour représenter le mot César, d'après le génitif grec KAÏSAROS, se contenter souvent d'assembler les signes des consonnes, K, S, R, S, sans s'inquiéter de la diphtongue ni des deux voyelles que l'orthographe grecque exige impérieusement […]. On peut donc assimiler l'écriture phonétique égyptienne, à celle des anciens Phéniciens, aux écritures dites hébraïque, syriaque, samaritaine, à l'arabe cufique, et à l'arabe actuel ; écritures que l'on pourrait nommer semi-alphabétiques, parce qu'elles n'offrent, en quelque sorte à l'œil que le squelette seul des mots, les consonnes et les voyelles longues, laissant à la science du lecteur le soin de suppléer les voyelles brèves […].

J'ai déjà fait pressentir que, pour rendre les sons et les articulations, et former ainsi une écriture phonétique, les Egyptiens prirent les hiéroglyphes figurant des objets physiques ou exprimant des idées dont le nom ou le mot correspondant en langue parlée commençait par la voyelle ou la consonne qu'il s'agissait de représenter.

Le rapprochement que nous allons faire des signes hiéroglyphiques exprimant les consonnes avec les mots égyptiens exprimant les objets que ces mêmes hiéroglyphes représentent, lèvera toute incertitude sur la vérité du principe […].

Champollion le Jeune,
Lettre à M.Dacier
Didot, Paris, 1822