|
« Dun seul trait
», cest ainsi que lon pourrait traduire le mot
grec savant monokondylos qui désigne à
lépoque byzantine et postbyzantine une écriture
enchevêtrée, faite de boucles et de courbes et dont la
caractéristique matérielle essentielle est précisément
la continuité parfaite du trait : aucune séparation ne vient
interrompre le tracé de la plume sur la page.
Affectant le plus souvent quelques mots seulement à
la fin dun document ou dun livre, ce style décriture
semble apparaître dans le domaine byzantin vers le Xe
siècle de notre ère. Lorigine de ce phénomène
graphique doit être recherchée, semble-t-il, dans
lécriture documentaire ; dans les actes ou diplômes,
quils soient publics ou privés, ce sont le plus souvent les
noms des signataires de lacte qui apparaissent sous la forme de
monocondyle. Lexcentricité du tracé garantit
lauthenticité de la signature et donc de
lacte.
Cette fonction rend parfaitement compte des
caractéristiques principales du monocondyle ; virtuellement illisible
et donc inimitable, le monocondyle doit rester déchiffrable et visible.
Réduire la transparence du signe sans détruire sa
signification, voilà la délicate opération que doit
accomplir le scribe. |

Traités d'arithmétique
Byzance, 1350-1375.
Paris, BnF, Mss occidentaux, grec. |
Cette difficulté fondamentale a incontestablement
constitué un obstacle majeur pour la diffusion du monocondyle
et ce nest finalement que sous une forme atténuée que
celui-ci sest répandu hors du champ de lécriture
documentaire. En pénétrant dans le monde du livre, domaine
par excellence de la calligraphie, le monocondyle perd sa fonction
première : employé dans le colophon, cet appendice qui
clôture le livre manuscrit, il est devenu simple phénomène
décoratif. La localisation du monocondyle dans le livre manuscrit
est, on le voit, une réminiscence du lieu quil occupe dans les
diplômes : cest tout dabord à la signature
ou souscription du copiste quil est affecté.
Le transfert du monocondyle dun domaine
de lécriture à un autre modifie sa nature : en entrant
dans le livre, le monocondyle ne joue plus aucun rôle juridique
dauthentification et se charge dune nouvelle signification. Dans
le corps du livre, le scribe sefface derrière le texte quil
copie : à Byzance et dans le monde grec en général,
lécriture occupe un statut mineur, celui de simple outil de
transmission, la seule chose qui compte est le contenu de pensée
quelle transmet. Cette vision intellectualiste est sans doute à
lorigine de la relative unité, monotonie pourrait-on dire, mais
sans connotation négative, de lécriture grecque en
général. Le scribe, dès lors, ne peut sexprimer
quen marge, quen dehors de son texte : dans le colophon, le
caractère extravagant du monocondyle est lexpression,
la seule possible et autorisée, de lindividualité
du scribe. |
 |
invocation d'un scribe à la sainte
Trinité au bas d'un traité d'arithmétique
Traités d'arithmétique (extrait)
Byzance, 1350-1375.
Paris, BnF, Mss occidentaux, grec. |
(extrait du catalogue de l'exposition "L'aventure des
écritures : naissances")
|