L'aventure des
écritures
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| 1. Fixer la
parole 2. Signes discrets, signes muets 3. Perec : naissance d'un texte 4. Le signe et le son |
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2. Signes discrets, signes muets : la naissance du lisible |
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Par quelle mystérieuse alchimie la masse opaque dun texte prend-elle forme de sens ? Captée par les mots de la langue, la pensée « en vrac » se construit et se solidifie en phrases que lécriture fixe en alignant des milliers de signes dans un ordre nécessaire au sens ; il lui faut encore, pour éviter les ambiguïtés, isoler les mots les uns des autres, ponctuer les phrases, inventer des paragraphes, sculpter le texte. Dabord au service de la « musique » du texte, les signes de ponctuation progressivement enrichis et complexifiés ont pour rôle de distribuer le sens du texte, dy découper des chemins de lecture. Discrets, ils travaillent cependant dans la visibilité de lécriture et sculptent la silhouette des mots. Muets, ils redonnent aux mots leur souffle perdu, à la parole ses gestes et sa respiration. Abolis, ils rendent lécriture à sa magie combinatoire, offrant le texte comme une réserve énigmatique de myriades de sens possibles, à choisir poétiquement, à deviner...
La ponctuation est un perfectionnement |
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Tout commence par le pointLe premier rôle et le plus ancien de la ponctuation est daider à la diction dun texte et au chant : elle donne la « musique », lécriture fonctionnant alors avant tout comme base doralisation. Puis, mise par lauteur lui-même, elle permet aussi une bonne interprétation du sens de son texte. Aristote refusait, dit-on, de ponctuer Héraclite de peur de faire des contresens. Saint Jérôme et plus tard les Bénédictins exercèrent une grande influence sur la mise en place des signes de ponctuation. De « lhomme scribal » médiéval à « lhomme typographique » de la Renaissance, les signes de renforts de lécriture, dabord légers, se compliquent au fur et à mesure que lobligation se fait sentir dadapter le système alphabétique hérité de Rome, vieux de plusieurs siècles, aux diverses langues romanes et à leurs systèmes phonétiques. Lapparition de la lecture silencieuse contribue à doter lalphabet de dispositifs de plus en plus complexes dont la ponctuation fait partie. Lors de lapparition de limprimerie, typographes et humanistes jouent un rôle majeur dans lutilisation de ces signes muets, les modulant et les adaptant : parmi eux, en France, Robert Estienne, Geoffroy Tory, Garamond, Louis Maigret, Péletier du Mans. Cest au XVIIIe siècle que se met véritablement en place la ponctuation moderne. Dans larticle « Ponctuation » de LEncyclopédie, Beauzée dénote trois exigences : respirer, distribuer le sens, distinguer les degrés de subordination. Les manuels du XIXe siècle mettent en forme ce que lon connaît actuellement. |
Fonction des signes de renfortDans lécriture comme dans la parole, cest la combinaison de plusieurs éléments qui construit un sens, et aussi du sens au-delà des mots. La lisibilité ne dépend pas seulement de la clarté du tracé ou de la graphie mais aussi de lagencement des signes les uns par rapport aux autres et du cadre dans lequel ils ont été plantés. La page peut être comparée à une petite scène de théâtre sur laquelle les signes qui correspondent aux phonèmes sont comme les acteurs : on les voit dans leurs différents costumes (par exemple : A, a, a, B, b, b) et on entend leur voix ; les autres signes et arrangements divers ressemblent au décor, aux coulisses, au rideau, et nont de signification que par leur fonction iconique et non-verbale (par exemple : , [ « " ~ ´ ) ; vus, non « lus », ils accompagnent les « acteurs », nexistent que grâce à eux. Certains dispositifs ont pour fonction de bien préciser le sens voulu par lauteur : gras, italique, souligné. Le choix de la forme des caractères est important. Dautres dispositifs sont si discrets quon les neutralise à la lecture, comme les blancs entre les lettres (on parle alors despaces, au féminin), les blancs entre les mots (on parle alors despaces, au masculin) ou entre deux alinéas. Lil du lecteur repère seulement quelques « points dancrage » privilégiés (lettres capitales, paragraphes, italique), et perçoit, plutôt quil ne les voit, les autres signes de renfort. Ce que dit aujourdhui Massin de la lettre pourrait sappliquer à la ponctuation, « perceptible, mais invisible, muette [ ], elle a pour mission essentielle de se faire remarquer le moins possible ». Dautres signes, les accents, jouent un rôle particulier, tout comme lapostrophe (anciennement dite « point crochu ») ou le trait dunion dont lancêtre est un oméga renversé. La ponctuation écrite nest que lun des systèmes de renfort de lécriture dont on vient de voir quelques exemples ; elle a pour tâche de rendre autant que faire se peut la ponctuation parlée liée à la mimique dun orateur et déviter les ambiguïtés : ainsi règle-t-elle la langue en mesure, indique-t-elle les temps de repos, les divisions en périodes, en phrases ; cest la « respiration de lécriture ». Elle correspond à une gestuelle : en labsence de son auteur, elle permet de donner à un texte écrit, par un moyen visuel et silencieux, lanimation et le sens quil aurait donné en le lisant lui-même, grâce à un arsenal toujours plus compliqué de signes.
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Ponctuation et voix
Loutil scriptural est extraordinairement limité : il
défaille à rendre une voix chaude, sèche ou rocailleuse,
jeune ou vieille, une articulation tendue ou relâchée, un
débit régulier, saccadé ou haché, sauf à
sencombrer dun appareil métalinguistique rendant toute
lecture à peu près impossible.
On sait désormais que dans la lecture, même silencieuse, loreille ne cesse pas de jouer son rôle physiologique et que lappareil phonatoire continue de fonctionner : les cordes vocales mobilisées articulent inconsciemment les mots, le lecteur entend dans sa tête le texte quil est en train de lire ; lil « entend » les signes graphiques phoniques, loreille « voit » les silences du texte ; le tympan « perçoit » les vibrations intonatoires et les lignes mélodiques inscrites dans les signes discrets du texte comme lorsquil écoute un orateur ; les ondes sonores de sa voix lui parviennent selon une intime association entre les deux sens de la vue et de louïe. Cest pour saffranchir du dit que lécriture au cours des temps sest dotée de divers systèmes de renfort ; et, malgré les apparences, ce nest que récemment quelle est devenue une activité autonome par rapport au dit : « parole peinte », elle est aussi du « sens tracé ». Lécriture alphabétique subit une métamorphose qui lui permet de donner du sens à elle seule, sans passer par la phonation, mais il y a et il y aura toujours des limites à ce rendu du dit (limite des outils pour le faire), du pensé (utilité du mot et de la syntaxe), du senti (utilité des systèmes de renforts et de la calligraphie). Cest en partie pour dépasser ces limites que des nouvelles technologies sont aujourdhui en marche. Mais laudiovisuel ne retrouve-t-il pas un usage fort ancien unissant vision et lecture à haute voix ? Si lécriture peut faire taire la parole, elle est aussi une base pour loralisation et la phonation.
Le point dexclamation est « une fusée qui monte au ciel
». |
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Du texte brut au texte ponctué
La ponctuation, cest lintonation de la parole, La trace du travail de composition, effectué à partir de « la masse informe du sens » telle quelle existe dans le cerveau sous forme imagée pour arriver à un texte, se retrouve dans les silences et les pauses lorsquon parle et dans la ponctuation quand on écrit : ponctuer sert à passer du texte rêvé à la réalisation concrète en mots, groupes de mots. Lorsquil sagit de pensée scientifique, le travail peut être si ardu que son aboutissement est parfois presque impossible. Dans une lettre à Hadamard, Einstein se plaint dune extrême difficulté à vaincre pour traduire en mots et en formules sa pensée, car, jusquà un stade avancé de son raisonnement, elle se présente à lui sous forme dimages et plus encore dimpulsions musculaires. (voir Jacques Mandelbrot, p. 33). Cependant, lambiguïté créée par labsence de signes muets peut devenir poétique. Mallarmé et dautres poètes en ont donné la preuve. Parfois, seul lart et la poésie sont capables de traduire un sens au-delà du sens premier, si nous « écoutons dans ce que nous disons, cela que nous taisons » (Octavio Paz), si nous percevons dans ce qui est écrit, cela qui est derrière la lettre. Aujourdhui, laventure continue ; la ponctuation et les systèmes de renforts de lécriture évoluent et senrichissent sans cesse ; notre clavier dordinateur est rempli de signes divers, notamment dicônes et de symboles dont le nombre se développe considérablement, parmi lesquels les signes du langage emoticon utilisé par certains cybernautes : sapparentant aux pictogrammes et remplaçant la gestuelle qui accompagne ordinairement la parole, il fait apparaître graphiquement à partir des signes courants de ponctuation (il faut lire en faisant pivoter la feuille dun quart de tour) une synthèse de létat desprit de celui qui écrit :
(extrait du catalogue de l'exposition "L'aventure des écritures : naissances")
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