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L'aventure des écritures
Ecriture et parole

[Les dossiers pédagogiques]

1. Fixer la parole
2. Signes discrets, signes muets
3. Perec : naissance du lisible
4. Le signe et le son

[Sommaire du dossier Ecriture]

4. Le signe et le son

Sans être universelle, la notation musicale est présente dès les origines de l'écriture. Attestée dès le XVIe siècle avant J.-C. sur une tablette babylonienne, elle semble née de l'écriture même, à laquelle elle emprunte pour la désignation des notes lettres alphabétiques et accents grammaticaux.


Évangiles grecs, XIIe siècle
(extrait avec notation ekphonétique en rouge)
BnF, Manuscrits., grec.

Plus proche de nous, apparue en Grèce au VIe siècle avant J.-C., une notation musicale fait usage de l'ordre alphabétique pour désigner la succession des notes selon leur hauteur. L'Occident chrétien reprend ce procédé au IXe siècle, mais seules les sept premières lettres de l'alphabet sont utilisées, répétées ensuite dans une graphie différente selon l'octave. Même la notation ekphonétique en usage au Moyen Âge à Byzance, véritable projection graphique des mouvements de la voix chantée, va chercher ses origines dans l'écriture du langage parlé. Elle permet, par un système de signes posés au-dessus du texte à chanter, d'indiquer si la voix monte ou descend.

L'homme occidental, lui, a senti tardivement la nécessité de noter la musique qui servait à son culte et à ses divertissements. Mais la notation de la voix chantée sous forme de neumes qu'il invente au IXe siècle présente des points communs avec sa grande sœur orientale. En effet, tout comme la notation ekphonétique, les neumes sont écrits d'un mouvement de plume qui suit le mouvement de la voix.

Le Moyen Âge se préoccupe peu de noter la musique instrumentale sous une forme particulière : il connaît le concert instrumental, mais les instruments jouent ce qui n'est presque toujours qu'une fidèle transcription de la musique vocale. Il faut attendre le XVe siècle pour que l'instrument échappe à l'accompagnement et s'empare du rôle soliste. À cette nouvelle autonomie correspond la naissance et l'essor, trois siècles durant, d'une notation originale propre à l'instrument à cordes pincées (luth, guitare, cistre, etc.) : la tablature.

 
Recueil de tablatures de luth du XVe siècle
Paris, BnF, Musique


Tropaire de Saint-Martial de Limoges,
XIe siècle, neumes aquitains
BnF, Manuscrits., latin.

L'écriture neumatique, de son côté, ne cesse d'évoluer depuis le IXe siècle : au XIe siècle apparaît la portée, système de lignes et d'interlignes où les notes prennent place, de façon à figurer précisément leur hauteur. Au XIIe siècle, l'usage de la plume d'oie, qui remplace le roseau taillé, transforme le punctum des neumes en un carré noir. Cette notation carrée, avec la portée munie de ses clefs, se retrouve dans ses principes jusqu'à aujourd'hui.


Chansonnier cordiforme,
(extrait avec notation ronde)
Savoie, XVe siècle
BnF, Manuscrits., div. occ.

À la faveur du remplacement du parchemin par le papier, le XVe siècle voit les notes noires et compactes, dont l'encre traverse trop facilement la feuille, s'évider pour devenir de blancs losanges. Le XVIe siècle enfin, sous l'influence de l'imprimerie, favorise la diffusion de la notation ronde que nous connaissons. Le système sur lequel nous vivons encore pour l'essentiel s'est figé entre 1650 et 1750. Il est suffisamment précis pour noter la polyphonie vocale ou instrumentale, mais il se soucie peu de fournir des indications sur les nuances, le tempo, la dynamique ou le phrasé. Face à des partitions vieilles de trois siècles, le lecteur contemporain est alors confronté à une liberté dont il ne sait parfois trop que faire.


Ecriture classique de W.-A. Mozart, Fugue en ut majeur pour pianoforte, K 394 (extrait)
 Ms autographe, Vienne, avril 1782.
BnF, Musique, ms. 224, fol. 1.

Parvenue au XIXe siècle, c'est dans sa fonction même que la notation évolue : parallèlement à la transformation du statut social du compositeur, qui voit l'émergence et la reconnaissance de la propriété artistique, l'écriture devient le moyen de communiquer une composition personnelle qui doit être reproduite sans altération. Le nombre des signes destinés à l'interprète augmentent alors sensiblement : la partition devient un objet fini en soi et elle se veut désormais plus que trace ou aide-mémoire : un moyen de reproduction fidèle à son auteur.

Un changement d'attitude intervient au milieu du XXe siècle : faut-il invoquer l'usure du système traditionnel, l'extension considérable du matériau sonore ? Certes, mais surtout, les bouleversements auxquels a conduit l'électronique : désormais les rapports de l'homme à l'écrit musical sont différents puisque la musique peut être engendrée, produite et reproduite sans le support de l'écriture. Mais on a pu voir le compositeur renoncer, quand ils ne lui semblaient pas nécessaires, aux cinq lignes et aux signes usuels. Pour répondre à ses besoins spécifiques, il crée des signes qui s'apparentent souvent à un langage personnel et abandonne jusqu'à la notation traditionnelle au profit de partitions graphiques où il sollicite toutes les ressources créatives de l'interprète.


Partition graphique de R. Haubenstock-Ramati,
Concerto a tre, 1973

Puis-je m'en tenir à l'éventuel, ou dois-je inclure le prévu ?
Jusqu'à quel point vais-je égarer le déchiffreur de songes ?
Me faut-il donner les clefs de la compréhension ?
ou puis-je me murer solidement dans ma forteresse imaginaire ?
" Qu'il est facile d'écrire, qu'il est difficile de composer. "

(Pierre Boulez, " Périforme " in Points de repère. Tome 1 : Imaginer)

D'où vient le nom des notes ?
Les syllabes de la solmisation solfégique ut, ré, mi, fa, sol, la ont été mises en place au XIe siècle par le moine Gui d'Arezzo. Elles correspondent aux débuts d'hémistiche des trois premiers vers d'une hymne à saint Jean-Baptiste écrite au XIe siècle par Paul Diacre :

UT queant laxis REsonare fibris
MIra gestorum FAmuli tuorum
SOLve polluti LAbii reatum
Sancte Iohannes

Au XVIIe siècle, la syllabe ut, jugée peu euphonique, s'est vu substituer la syllabe do que l'on utilise encore aujourd'hui.

C'est seulement au XVIIIe siècle que les deux lettres acrostiches du dernier vers de l'hymne de Paul Diacre, « Sancte Iohannes », ont servi à former la syllabe si pour désigner la septième note de la gamme.

 (extrait du catalogue de l'exposition "L'aventure des écritures : naissances")

1. Fixer la parole
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