patience...
 

  Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer
Guernesey, 1864-1865
Papier, manuscrit autographe
45 x 39 cm
BnF, Manuscrits occidentaux, nouv. acq. fr. 24745
 
Galet, sable ou neige, cette « page blanche » sur laquelle débute le récit des Travailleurs de la mer, tout est support de l’écriture pour Hugo. Qu’il évoque en maints vers le bruissement des pages qui tournent, qu’il consigne dans les agendas de Guernesey ses achats de papier, pour manuscrits, pour copies, pour dessins… la relation du poète-dessinateur au papier est multiple. Les manuscrits des Travailleurs de la mer et de L’Homme qui rit révèlent aussi la sensibilité du romancier aux couleurs de papier : le premier a été rédigé sur un papier blanc bleuté et des intercalaires d’un bleu soutenu signalent les trois parties et les divers chapitres de l’œuvre. à l’inverse, dans L’Homme qui rit, livres et chapitres sont annoncés sur des feuillets blancs, tandis que le roman est écrit sur un papier bleu identique à celui d’une partie des pages de titre des Travailleurs de la mer. Dans les deux cas, le papier a été utilisé in-folio ; marquées d’un pli au milieu, les feuilles ont servi dans leur partie droite à la rédaction, dans celle de gauche aux annotations, corrections et additions. Les mêmes rames ont été utilisées d’un bout à l’autre de la rédaction, même lorsque celle-ci s’est poursuivie sur deux ans et en deux lieux, tels Bruxelles et Guernesey pour L’Homme qui rit. Au verso du dernier feuillet des Travailleurs de la mer, Victor Hugo constate : « 29 avril 1865 j’écris la dernière page de ce livre sur la dernière feuille du lot de papier Charles [sic pour C. Harris] 1846. Ce papier aura commencé et fini avec ce livre », comme si l’espace dévolu par le papier avait conditionné la longueur du roman. Dès 1862, l’écrivain se préoccupe de la permanence du papier. à la date du 22 décembre, on peut lire dans son agenda : « Papeterie chez Barbet (y compris une rame) et onze mains de papier Tellière américain tout en fil pur bank-notes, dit indéchirable. J’en userai pour mes manuscrits. » Et, lorsqu’il commence à rédiger Les Travailleurs de la mer, il note également : « 4 juin 1864. J’entame aujourd’hui ce papier Charles [C. Harris] 1846 que Bichard m’a vendu comme inaltérable. » C’est sans doute ce même souci de pérennité qui lui dicte, quelques années plus tard, le célèbre codicille testamentaire : « Je donne tous mes manuscrits, et tout ce qui sera trouvé écrit ou dessiné par moi à la Bibliothèque nationale de Paris, qui sera un jour la Bibliothèque des états-Unis d’Europe. »