L’arrivée du papier dans le Maghreb et au Moyen-Orient
par Marie-Geneviève Guesdon

Histoire du monde, Papier, Iran, 1601
D’après Ibn al-Nadîm, libraire à Baghdâd au Xe siècle, les anciens Arabes auraient écrit sur des pierres, des écorces de palmier et des omoplates de chameau. Il évoque aussi la fabrication du papyrus en Égypte, celle du parchemin à Kufa et l’introduction du papier au Khorassan par des papetiers chinois. On n’a pas conservé de trace d’utilisation des trois premiers matériaux et la grande masse des documents écrits conservés est constituée de papyrus, de parchemin ou de papier. D’autres supports ont été utilisés accessoirement : planchettes de bois, équivalents dans les écoles de nos " ardoises ", tissu ou métal qui reçurent des inscriptions magiques.

Le papyrus a été fabriqué et utilisé en Égypte déjà avant la conquête arabe, au VIIe siècle, avant d’être remplacé au Xe siècle par le papier. Un rouleau de papyrus comprenait vingt feuilles collées bord à bord, dont la première était consolidée par une feuille entourant l’extérieur du rouleau et indiquant le lieu et les responsables de la fabrication du papyrus, dont l’État avait alors le monopole. Les documents étaient copiés perpendiculairement aux bords du rouleau, lui-même découpé à la longueur nécessaire. Il en allait ainsi même des documents longs, voire de textes littéraires, mais ces derniers étaient plutôt copiés sous la forme de codex, sur des feuillets pliés constituant des cahiers. Les papyrus arabes conservés consistent surtout en lettres privées, comptes, actes commerciaux ou pièces administratives, une très petite partie d’entre eux contenant des morceaux de littérature, fragments des Mille et Une Nuits ou biographies du Prophète.

Dans les autres régions du Proche-Orient, c’est le parchemin que l’on utilisait, les villes de Kufa et d’Édesse étant particulièrement réputées pour sa production. Il était fabriqué le plus souvent avec de la peau de mouton ; la " peau de gazelle ", souvent évoquée, désignerait en réalité un parchemin très fin obtenu à partir de peau de chevreau ou d’agneau mort-né. L’usage du parchemin diminua progressivement dès le IXe siècle mais persista pour des usages particuliers : au Maghreb, par exemple, des corans et quelques ouvrages précieux furent copiés sur parchemin jusqu’au XIVe siècle. Dans le monde musulman, les rouleaux étaient très rares et les codex nombreux ; les cahiers se composaient le plus souvent de cinq bifeuillets provenant de peaux différentes, alors qu’en Occident le nombre de feuillets résultant du pliage d’une seule peau était pair. Ces feuillets proche-orientaux étaient superposés, le côté chair se trouvant face au côté poil, d’aspect légèrement différent, et les bifeuillets eux-mêmes étaient fréquemment constitués de deux feuillets collés ensemble par un talon à la pliure. On peut remarquer par ailleurs que les corans sur parchemin ont connu des variations dans leurs formats qui ne semblent pas avoir affecté les manuscrits arabes chrétiens ou hébraïques réalisés dans la même région.


Grande introduction à l'astrologie, Papier, Iraq (?), 936
Quant à la fabrication du papier, elle fut introduite dans le monde arabe par des Chinois faits prisonniers à la bataille de Talas, en 751. Le calife Hârûn al-Rachîd en ordonna ensuite l’emploi dans l’administration car les falsifications y étaient moins aisées que sur le parchemin.

La fabrication du papier se répandit progressivement jusqu’en Espagne, au Yémen et en Inde, mais les papiers de Samarcande et de Baghdâd restèrent les plus réputés.

Il semble que la toile de lin et les cordes de chanvre aient constitué les matières premières les plus répandues. La forme consistait en une sorte d’écran de tiges végétales posé sur un châssis, les tiges étant liées entre elles par des fils de chaînette dont la disposition varia avec le temps et les régions de production. Si dans l’Occident musulman elles apparaissaient régulièrement espacées, au Proche-Orient en revanche elles étaient le plus souvent groupées par deux, trois ou plus.

Manuscrit, Papier de Venise, Constantinople, 1628
Dès le milieu du  XIVe siècle au Maghreb, et du XVIe siècle au Proche-Orient, les papiers produits localement furent supplantés par ceux d’Italie, que caractérisait la présence de filigranes identifiant le fabricant. Dans le monde iranien, on produisit du papier non filigrané jusqu’au XVIIe siècle et en Asie centrale, ou encore en Inde, jusqu’au XXe siècle. La dernière étape de fabrication consistait à empeser et polir le papier avant de l’utiliser en cahiers, le plus souvent de cinq bifeuillets comme pour le parchemin, mais assez fréquemment de quatre seulement dans le monde iranien.
Traductions d'élèves drogmans : français sur papier mat tracé à la plume, ottoman sur papier glacé tracé au calame, Constantinople, XVIIIe s.
Au-delà de son rôle de support, le papier participait du décor du livre : des feuillets teints de diverses couleurs alternaient parfois avec les feuillets blancs et, à partir du XVIe siècle, des papiers silhouettés, semés d’or ou marbrés encadraient le texte.
Recueil de poésies turques,
Papier moucheté, Turquie, XVIIe s.
Poèmes persans,
Papier marbré salé d'or,
Inde, 1652-1653
Recueil de poésies turques,
Papier silhouetté
Turquie, XVIIe s.