Le papier occidental
par
Georges Jean
 
  Merveilleuse invention d'un grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits et immortalise les hommes. Cependant le "papier", admirable par son utilité, est le simple produit d'une substance végétale, inutile d'ailleurs, pourrie par l'art, broyée, réduite en pâte dans de l'eau, ensuite moulée en feuilles quarrées de différentes grandeurs, minces, flexibles, collées, séchées, mises à la presse et servant dans cet état à écrire les pensées et à les faire passer à la postérité.
Diderot et d'Alembert, Encyclopédie
(article 1757)

Ce superbe texte de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, tout imprégné de l’esprit des Lumières, évoque parfaitement ce que l’écriture, mémoire des hommes, doit au papier et, conjointement, à l’imprimerie. En effet, la fabrication à grande échelle et dans toute l’Europe du papier " à la cuve " est en relation avec le prodigieux développement de l’impression : au XVIe siècle, en France seulement, on compte soixante-quinze mille publications pour cent mille en Allemagne et entre cinquante mille et cent mille en Italie… Sans le papier, cette révolution culturelle aurait indéniablement été beaucoup plus lente.

 

Chroniques de France, Incunable, Papier, Paris 1477
On ne doit pas s’imaginer pour autant que l’apparition de l’imprimerie et l’usage généralisé du papier aient entraîné une évolution rapide dans la conception même des livres. Prenons-en pour preuve les Chroniques de France, dites de Saint-Denis, dont la mise en page et la décoration montrent bien que sur le papier perdurent les traditions des parchemins manuscrits. Ce sont ces livres, publiés avant 1500, qu’on appelle " incunables " (du latin incunabulum, berceau, commencement) : il faut attendre le XVIe siècle pour passer de la foliotation (numérotation des feuillets) à la pagination (numérotation des pages) et pour que le texte se présente de façon plus aérée, amorçant une évolution vers la présentation du livre actuel.
 
  Jusqu’en 1850, le papier dit " à la cuve " est produit à partir de chiffons de plus ou moins bonne qualité. Les " chiffes " les plus courantes donnent des papiers grossiers, d’un blanc plus ou moins teinté, que l’on destine souvent aux livres de colportage la " bibliothèque bleue " de Troyes, par exemple. Mais déjà les imprimeurs recherchent, pour les ouvrages réputés, des papiers blancs et lisses. Notons au passage que, dans ce mode de fabrication, le format des feuilles, dont dépend celui des livres, offre des dimensions diverses : on désigne chaque format par le nom de son filigrane, c’est-à-dire du dessin, visible par transparence, qu’a imprimé dans la pâte un ensemble de fils de métal entrelacés. Ces noms, " Grand monde ", " Double Jésus ", " Grand aigle ", " Petit aigle ", etc., sont des éléments pittoresques dans le vocabulaire des artisans du livre.
 
 

Bible des cantiques de
la "bibliothèque bleue", Papier de mauvaise qualité, Troyes,1723

Historiettes, contes et fabliaux, Sade, Papier de mauvaise qualité, Paris la Bastille, 1787-88
 
  Le développement extraordinaire des imprimés, brochures, pamphlets, libelles, livres, puis, à partir du milieu du XVIIe siècle, périodiques — La Gazette de Théophraste Renaudot, le premier périodique français, paraît en 1631 —, a pour conséquence la raréfaction du papier " de chiffon ". Pour trouver une matière fibreuse de remplacement, diverses tentatives ont lieu au début du XVIIIe siècle en Europe : on fabrique du papier à base de paille, d’écorce de tilleul, d’autres fibres végétales encore…
 
  Papier rose de Langlée, Montargis, 1784
 
  Papier divers, Regensburg, 1772   Papier d'écorce de tilleul, Londres, 1786
 
  À partir de 1850, on utilise le bois râpé sur une meule, que l’on incorpore dans la pâte de chiffon en quantités de plus en plus importantes jusqu’à l’y substituer : vers 1880, le bois constitue le seul élément de la pâte dite " mécanique ", qui sert majoritairement à la fabrication des papiers de toutes sortes.

Cette utilisation du bois dans l’industrie papetière a ouvert une controverse : on entend souvent dire que la production intensive de papier est, de nos jours, une des causes de la disparition lente des forêts. Il semble pourtant que le danger soit limité à des exploitations forestières désordonnées, une régulation sylvicole bien maîtrisée, comme on la pratique en France, permettant une exploitation rationnelle et le renouvellement des espèces " papivores ", pins, sapins, épicéas, peupliers, etc. N’oublions pas non plus que ne sont employées en papeterie que les parties de l’arbre inutilisables en menuiserie.

Autre sujet d’inquiétude, jusqu’à ces dernières années, le vieillissement plus ou moins rapide des papiers issus des pâtes mécaniques, un phénomène aggravé par de mauvaises conditions de conservation. Les maladies du papier sont maladies des écrits, qu’heureusement la chimie moderne combat, grâce, en particulier, à la mise au point d’un papier dit " permanent ". On assiste par ailleurs depuis plusieurs années à la multiplication d’opérations de " recyclage " des papiers ; en fait, cette récupération, devenue aujourd’hui industrie et symbole d’écologie, manifeste un souci déjà ancien, puisque le premier livre imprimé sur un papier recyclé, un ouvrage de Julius Claproth publié à Göttingen chez J. A. Barmeier, date de 1774.