l’exemple touareg des tifinagh
par
Mohamed Aghali Zakara.

 

Les tifinagh, " ensemble des caractères de l’écriture touareg ", font traditionnellement appel à deux grandes catégories de supports correspondant soit à des messages éphémères, soit à des inscriptions résistant au temps.

On différencie ainsi parmi les supports traditionnels : les supports éphémères pour une écriture éphémère, fugace, rapide, faite pour disparaître : le sable essentiellement; les supports fixes pour une écriture durable : arbres et parois rocheuses ; les supports mobiles, objets de l’artisanat touareg : armes blanches, boucliers, bijoux, poterie, ustensiles, fragments de tissu ou de papier…

À chaque type de support correspond une instrumentation différente. Les techniques utilisées pour " écrire " sont liées à la nature du support, donc dictées par la matière qui le constitue (bois, roche, cuir, métal, papier…).

 
  Supports fixes
 


Inscription pyrogravée sur un arbre de la région d'In Gall

C’est sur les troncs d’arbres et les branches maîtresses des arbres que les Touaregs gravent des tifinagh encore nettement visibles plusieurs décennies après. La technique consiste à pyrograver après avoir dégagé l’écorce. L’aggar (sorte d’acacia), facile à inciser, sous lequel les gens font la sieste, était jadis, quand le papier était inexistant ou rare, propice aux messages amoureux et de salutations.

Les parois rocheuses constituent le support sur lequel se trouvent les inscriptions les plus nombreuses, véritables documents de travail pour les épigraphistes. Sur les roches dures, les signes sont incisés ou piquetés avec des instruments adaptés à la résistance de la roche.

 
  Supports mobiles
 
  Relativement plus nombreuse, la catégorie des supports mobiles est constituée d’objets de matières assez diverses, susceptibles de porter un message à une personne éloignée, et d’objets familiers, que l’on garde avec soi. L’écrit peut être une dédicace, une information, une marque de propriété, d’affection, d’encouragement, de bénédiction…

Ici également, c’est la nature du support qui conditionne l’instrument servant à écrire, à pyrograver, à teindre, à colorier, à inciser, à graver, à tracer…

Sur un morceau de bois, on grave les signes à l’aide d’une pierre dure et aiguisée si le support est encore tendre, ou d’un fragment de métal quelconque lorsque le support est sec. Le bâton ainsi bariolé de signes est envoyé comme une lettre et confié à un voyageur se rendant dans la région où vit le destinataire…

De même, on écrit sur une bande de tissu ou sur un fragment de papier avec un bâtonnet trempé dans une teinture minérale, généralement à base d’ocre jaune ou rouge ; cette tradition a tendance à disparaître avec l’usage du stylo à bille.

C’est aussi avec de la teinture minérale qu’on colorie une peau bien tannée et qu’on inscrit des signes sur le cuir. Il était fréquent aussi de voir des tifinagh sur un bouclier touareg en peau d’oryx (agher).

Les artisans touaregs fabriquent de nombreux objets en métal répondant aux besoins de la société. Parmi ceux-ci, des armes blanches (épées, sabres…) et des bijoux peuvent servir de supports à des expressions élogieuses, à des dédicaces ou simplement à la signature de l’artisan. On grave sur le fer ou sur les bijoux en argent avec un poinçon.

On écrit aussi sur la poterie, avant qu’elle soit cuite, à l’aide d’un bâtonnet.

Des besoins et des moyens nouveaux ont fait évoluer les usages liés aux supports traditionnels, supplantés aujourd’hui par les supports papier et informatique.

 
  Le geste d'écrire
 
  Les postures et les gestes de l’écriture sont intimement liés à la nature du support, à la particularité de l’espace sur lequel on écrit et aux dispositions prises pour mettre à l’aise le lecteur-destinataire.

La diversité des vocables utilisés par les Touaregs pour désigner l’activité d’écrire témoigne avec éloquence de cette interdépendance entre l’écriture, le support et le geste.

Ainsi, différents verbes touaregs font référence au support choisi par le scribe :
" tracer sur le sable " ;
" poser sur/au-dessus de (tout support) " ;
" pointer, piquer, jeter les doigts sur le sable " ;
" pointer, pointiller sur le sable " …

D’autres rappellent la compétence du scribe :
" griffonner, tracer maladroitement, sans soin ni respect des règles du sens de l’écriture, sans tenir compte de l’orientation des signes " ;
" tracer vite et sans soin, jeter et laisser les signes pêle-mêle "…

D’autres enfin font référence à la façon dont les caractères sont représentés les uns par rapport aux autres dans l’espace délimité par le support :
" aligner les caractères " ;
" faire converger, faire se voir " ;
" être rapproché l’un de l’autre " ;
" décaler ",
" unir, joindre ".