Peut-on détruire un talisman ?
par
Anne Regourd

 

Talisman à suspendre au cou, Mue de serpent calligraphiée de la sourate 1 du Coran, Palestine, XXe s.
Le talisman - ou ce qui sert à jeter le sort- est un objet total. Dès sa fabrication, tous les éléments qui le constituent se retrouvent dotés de vertus magiques qu’ils contribuent en retour à consolider.

Certaines pratiques yéménites consistant à isoler le support de l’écrit, peuvent en éclairer le statut particulier.

Le sort peut être jeté par le biais de l’écrit, d’un texte manuscrit porté sur du papier ordinaire. Pour conjurer son influence il faut alors dissoudre le texte dans un liquide. Mais de nombreux éléments, outre l'écrit,  concourent à l’efficacité du sort : la couleur et la matière de l’encre, le recours à une écriture de type magique, le contenu même de l’écrit (noms de démons, représentations animales), les paroles proférées (invocations, récitations), les influences astrales, son emplacement (généralement dans le mur de la maison où vit l’individu visé) ou encore la personnalité du fabriquant (sa science, ses pouvoirs, ses djinns). Alors la dissolution de l’écrit ne suffit plus à défaire le sortilège : le sort doit être trempé dans un désinfectant puis jeté très loin afin de ne plus nuire. En effet même débarrassé de tout écrit, il ne retrouve pas sa neutralité première de papier ordinaire. Le support ici, totalement "contaminé" par le texte est devenu actif.

On observe la même transformation en magie thérapeutique : dès que le nom de Dieu se trouve inscrit sur un support, celui-ci ne peut plus être traité comme une chose indifférente; lorsqu'il est usagé, son élimination doit obéir à des règles strictes : c’est ainsi qu’on a trouvé des feuillets de Corans entreposés dans un faux plafond de la grande mosquée de Sanaa.

Il arrive aussi que le rite consiste à dissoudre le texte -souvent écrit avec de l’encre jaune- dans un liquide, généralement de l’eau. Le malade doit absorber la mixture; le papier restant est ensuite froissé et balayé avec les autres détritus  mais il n’a pas à être jeté au loin, parce qu’il est bienfaisant. Il n’est pas pour autant redevenu neutre puisque  étrangement, alors que le papier est au Yémen une denrée relativement rare, on ne le réutilise pas. Le papier ne peut pas retrouver son état antérieur mais il est difficile de définir de quels pouvoirs il dispose encore, pouvoirs cependant attestés par ce qui semble être une impossibilité de le détruire.

Talismans et sorts font, après usage, l’objet de rituels précis d’élimination : les uns sont, après suppression du texte, jetés le plus loin possible, les autres, après absorption du texte par le malade, sont jetés dans les environs. Aucun d'entre eux ne peut être détruit comme si, dans les deux cas, le papier avait été "affecté" de manière irréversible par la puissance active de l’écrit : malfaisants, ils restent virulents; bienfaisants, ils demeurent porteus de forces positives.