Matières précieuses pour sublimer l'écrit
 


Livre de jade réhaussée à l'encre d'or, Chine, 1790 ou 1795
Les matières précieuses subliment l’écrit, mais elles peuvent aussi l’éclipser de leur splendeur, puisque c’est l’ensemble qui constitue un objet remarquable. On en use le plus souvent pour célébrer les dieux et les princes. Si les anciens souverains ont fait graver leurs lois dans la pierre, leurs sujets leur ont rendu hommage, ou ont tenté de gagner leurs faveurs, en leur offrant des livres précieux, tel ce livre de jade chinois, écrin précieux renfermant un texte dont le sens s‘efface derrière le prestige de l’objet et le symbole de la matière.

Dans les monastères bouddhistes, lorsqu’un jeune garçon entre dans la communauté, il est d’usage que ses parents offrent un Kammavâcâ (recueil de textes réglant la vie monastique) soigneusement calligraphié sur un matériau d’exception : ivoire, métal, mais aussi tissu de rebut venant de la robe d’un moine réputé.

 
Kammavâcâ, ivoire, Inde, s.d.
 
  En Chine, la soie a été le support du livre avant le papier, à peu près en même temps que les lattes de bambou, qui étaient, elles, d’usage courant. Matières coûteuse, la soie devait alors être réservée à l’élite impériale ; à partir du IVe siècle, avec l’emploi généralisé du papier, elle resta le matériau des livres de luxe.

En Occident aussi, la soie peut servir de support à l'écrit comme dans le cas de ce foulard de soie de 1877, qui illustre l'alliance d'Adolphe Thiers et de Léon Gambetta en faveur des institutions républicaines, véritable manifeste contre le président Mac Mahon.

 
 
Le Sûtra de la Grande Vertu de Sagesse, encre sur soie, Chine, Ve s.   "Union de tous les groupes républicains", foulard de soie, Paris 1877
 
  Pour la gloire
 

 
 
Reliure d'orfévrerie, or et pierre précieuses,
Paris, XIIIe s.
La noblesse des matériaux utilisée dans la fabrication de cette reliure prestigieuse contribuait sans doute à magnifier le caractère sacré du texte biblique. Elle est constituée de deux plaques d’or fixées sur des ais de bois.

Sur la plus ancienne d’entre elles sont fixés un crucifix filigrané et trois statuettes en ronde bosse produites à l’aide de plusieurs feuilles d’or en partie coulé, puis ciselé et poli, rehaussés d’un semis de saphirs, de rubis, d’émeraudes, de spinelles et de perles.

Sur la deuxième on aperçoit saint Jean l’Evangéliste écrivant, entouré des symboles des quatre Evangélistes, avec au-dessus de sa tête une inscription rappelant que le roi de France Charles V a offert cette reliure à la Sainte-Chapelle de Paris en 1379. L’émail noir qui cerne le motif a été obtenu à partir d’un mélange d’argent, de plomb et de soufre réduit en poudre, liquéfié au four puis poli une fois refroidi.

 
  Les reliures médiévales
 
  Au Moyen Age, les reliures d’orfèvrerie sont, pour les livres d’Eglise, à l’image des autres objets du culte. Décoré de pierres précieuses, d’ivoire ou d’orfèvrerie, les évangéliaires sont des ouvrages dont la valeur est conférée aussi bien par le contenu que par la décoration. Pour les livres de bibliothèque, on trouve les reliures de cuir. Loin d’être aussi somptueuses que les précédentes, ces reliures consistent à recouvrir les ais en cuir rude (de truie, de cerf, de mouton, de daim, de veau, de bœuf), parfois décoré selon la technique de la ciselure ou par estampage. Enfin, les livres les plus précieux, religieux ou profanes, reçoivent une reliure d’étoffe. On utilise un velours orné de broderies, ou de la soie brodée d’or et d’argent.
 

Piste pédagogique :

Le livre dépérit sous les cuirs et les dorures. Objet à vénérer, il s’affaiblit sous des décorations figées.
Nixe de Frédéric Appy, éditions de la Différence, 1985.

Les relations des textes au support qui les accueillent peuvent connaître d’infinies variations s’échelonnant de la neutralité ou de la "transparence" du support à sa prépondérance active sur le texte confinant parfois à l’asphyxie. La reliure dont l’objet premier est la protection du texte, lui surajoute parfois une prolifération de matière qui tout en le rehaussant, le relègue parfois paradoxalement à la deuxième place...

• Un "bon" support est-il un bel objet ou plutôt une matière