Si par exemple j’écris avec de la craie sur un tableau d’ardoise, j’ai une surface plane réceptive qui reste indéfiniment capable de réception et je puis détruire ce que j’ai noté dès que cela ne m’intéresse plus, sans être forcé de jeter la surface plane elle-même.
Sigmund Freud Notiz über den Wunderblock
 
 
 

Supports réutilisables au quotidien


 
Laissez-passer de caravane, Encre sur bois, Chine, 640
 
  Quand l’écrit a une utilisation limitée dans le temps, le scripteur choisit un support économique (bris de poterie, tablettes de bois…) qu’il pourra éventuellement réutiliser. Mais les supports d’écriture n’ont pas toujours vocation à conserver le texte, certains supports peuvent être choisis pour leur capacité à faire disparaître le texte, à produire son effacement total. Le livre effaçable est un livre infini.
 
  Ecrire sur la cire
 

Tablette de scribe, Bois, Egypte, VIIe s. av. J.-C
A l’opposé de la clôture du codex, petite boite rigide qui enferme le texte, le limite, l’arrête, la capacité de renouvellement inépuisable du texte qu’offrent les tablettes de cire, procure à celui qui écrit la liberté souveraine d’un geste sur le sable : elle ne fige ni ne fixe, elle laisse toujours ouvert.
 
  Ecrire sur écran
 
  Les nouveaux supports informatiques prolongent peut être ce rêve d’un livre "ouvert" qui tout en maintenant la mémoire du texte, échappe à la clôture. Le texte informatique susceptible d’être effacé, modifié, abrégé, augmenté et conservé dans ses différents états ne subit plus la contrainte physique d’une matière qui lui assignerait des bornes, il est potentiellement quasiment illimité. Son existence n’est plus indissolublement liée à sa visibilité puisqu’il existe aussi quand il est caché.
 
  Ecrire sur le sable
 
  Enfin le texte informatique est un texte nomade... comme dans ces écritures de vent tracées par les Touaregs, sur l’air ou sur le sable.
  

Piste pédagogique :

Dans le film Fahrenheit 451 le seul moyen d’éviter la disparition complète des livres dans le feu des bûchers, c’est d’en apprendre un par cœur et de le mémoriser sur ces "tablettes de cire de la mémoire" si chères à Cicéron. Un support éphémère peut-il être un bon support ?

 
Citations
 
  En 1658, Jean Racine qui, à dix huit ans étudiait à l’abbaye de Port-Royal sous l’œil vigilant des moines cisterciens, découvrit par hasard un vieux roman grec, "Théagène et Chariclée", une histoire d’amour tragique dont il s’est peut être souvenu, bien des années après (...). Il emporta le livre dans la forêt voisine de l’abbaye et il avait commencé à le lire avec voracité quand il fut surpris par le sacristain qui lui arracha le livre des mains et le jeta au feu. Peu après, Racine réussit à trouver un autre exemplaire, qui fut également découvert et condamné aux flammes, ce qui l’encouragea à acheter un troisième exemplaire et à apprendre le roman par cœur. Après quoi il apporta le livre au féroce sacristain en lui disant : "vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres."
Alberto Manguel, Une histoire de la lecture. Arles, éditions Actes Sud, 1998.
 
 
 
  J’ouvris (le livre) au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. A l’angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu’une page paire portait, par exemple, le numéro 40514 et l’impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page ; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d’une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant.
L’inconnu me dit alors :
- Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus.
Il y avait comme une menace dans cette affirmation, mais pas dans la voix.
Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le volume.
Je le rouvris aussitôt. Je cherchai en vain le dessin de l’ancre, page par page(...)
Il me dit que son livre s’appelait
le Livre de Sable, parce que ni ce livre ni le sable n’ont de commencement ni de fin.
Il me demanda de chercher la première page.
Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l’index.
Je m’efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.
- Maintenant cherchez la dernière.
Mes tentatives échouèrent de même ; à peine pus-je balbutier d’une voix qui n’était plus ma voix :
- Cela n’est pas possible.
Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :
- Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d’une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.

Jorge Luis BORGES
Le Livre de sable, Paris, Gallimard, coll. "Folio bilingue", 1990, p.271-273