Supports insolites, usages ludiques et artistiques


 



Livre en coeur
Picardie, XVe s.

Parfois, la forme - ou la matière- du livre joue avec son contenu. Elle l’illustre ou en prolonge le sens. Elle se met au service de l’écrit.

Ainsi les rares livres en forme de cœur du XVè siècle, ou le journal sur étoffe imperméable destiné aux établissements de bains parisiens de XIXè siècle…

Clin d’œil romantique, la lettre d’Apollinaire sur écorce de bouleau fait rimer matière et poème, tout comme ces livres de plomb et de noyer, fabriqués par des plasticiens, tendent vers un accord parfait entre l’écrit et le support. Il s’agit là d’une mise en valeur des deux éléments à travers une interprétation artistique.

 
 

Cartes écrites au dos
France, XVIIIe s.


Livre de plomb,
France, 1980

   

Livre-objet en bois,
France, 1980
 


Canivet,
France, XVIIe s.

 
  Le livre nain
 

Livre nain, The Lord's Prayer, 0,5 x 0,5 cm, Munich, 1967
Avec les livres nains, la démarche est différente : seule la performance est recherchée, la lisibilité de l’écrit n’importe plus.

Qu’est-ce qu’un livre ? Les "minuscules"* de Pierre-André Benoît abordent cette question avec une radicalité absolument salubre. A la lisière frôlée du "rien", du point zéro où le livre basculerait dans l’invisible ils suggèrent que le livre est d’abord une présence, un objet qui tient dans la main comme les toutes premières tablettes mésopotamiennes, résumé secret d’une écriture dont l’essence est peut-être d’abord enfouie, cachée. Le livre est peut-être un pressentiment...

* "Minuscules" : terme forgé par Pierre-André Benoit pour désigner ces livres "pauvres" à la taille d’un poème qu’il avait inventés.

 
  L'exemple de la calebasse africaine
 
  Un peu partout en Afrique la calebasse est un objet investi d’un pouvoir considérable, image cosmique (sa rondeur est celle du ciel comme de la terre) mais aussi image de la femme, elle représente la matrice, le contenant parfait. Elle est donc naturellement utilisée pour l’inscription de signes relatifs à la procréation.

Ceux-ci sont gravés selon un rituel très précis lors de l’initiation des jeunes filles.

Ainsi au Burkina Faso, le graveur, choisi par le mari parmi les frères cadets du doyen du lignage de l’initiée, agit comme un véritable démiurge dont le geste rassemble et organise sur la calebasse tous les éléments dont dépendent les naissances à venir. Au moment où il doit commencer ses dessins, la jeune fille initiée prononce les paroles rituelles :

"Graveur, grave pour moi cette calebasse de mon enfant, fais le tracé de la procréation !"

Ensuite c’est au cours de la nuit qu’à lieu la remise cérémonielle de la calebasse aux initiées revêtues d’une parure de cauris et ceintes de fibres blanches. L’efficacité du rite repose sur l’inscription des signes dans le visible.

Ailleurs en Afrique de l’Ouest, au Bénin, la calebasse joue pleinement son rôle de symbole cosmique : ainsi dans le mythe Yorouba, la déesse de la Terre (Odudua) et le dieu du Ciel son époux (Obatala) se ressemblent comme les deux moitiés d’une calebasse coupée qui, une fois fermées, ne peuvent plus être ouvertes. On se représente l’univers comme deux demi-calebasses reposant l’une sur l’autre. Celle du ciel, renversée, repose sur celle de l’eau et de la terre, et la ligne qui joint leurs bords, c’est l’horizon.

L’inscription des messages, proverbes, devises de défi ou d’amour, symboles des astres ou figures humaines et animales, replace les événements dans l’ordre universel du monde, conférant à un instrument du quotidien matériel une profonde dimension spirituelle.