La mappemonde,
entre "bestiaire" et "encyclopédie" visuelle

Une mappemonde est la "forme du monde", telle que Jules César, le premier, en fit prendre la mesure par des émissaires envoyés à travers toute la terre. Elle permet d'embrasser d'un seul coup d'œil, ramassés sur une seule page : les régions, les provinces, les îles, les villes, les déserts, les marais, les mers, les montagnes, les fleuves ; ce qui n'est pas d'une mince utilité pour ceux qui la regardent. Elle indique aux voyageurs la direction à prendre et les dirige vers une réflexion plus haute. Tu y trouveras également, si tu la lis attentivement, des renseignements sur la nature peu commune de certains animaux et [la représentation] de quelques-uns parmi les plus remarquables.

Cette volonté affichée par l'auteur de la mappemonde d'Ebstorf de rassembler, en une seule page, c'est-à-dire brièvement, les connaissances d'histoire naturelle sur le monde et sur les animaux, sous forme de légendes et de dessins, rappelle celle qui, au même moment, anime un certain nombre de ses contemporains, auteurs de bestiaires ou d' "encyclopédies".
   

 

 

 

 

 

Bestiaires enluminés


À l'origine des bestiaires, on trouve le Physiologus : un texte d'origine grecque sans doute composé à Alexandrie, qui décrit au départ en 48 ou 49 chapitres les animaux, les oiseaux et les pierres à des fins essentiellement morales ou apologétiques. Traduit très tôt en latin, illustré, complété d'abord par des extraits du livre XII d'Isidore de Séville, puis de Solin, d'Ambroise et même, plus tardivement, de Barthélemy l'Anglais, enrichi parfois de l'Aviarium de Hugues de Fouilloy, le texte allait s'étoffer et se transformer pour constituer la matière des bestiaires. Un genre singulier dont les textes se multiplient à partir du XIIe siècle en Flandre, en France du Nord et surtout en Angleterre, lié à l'intérêt des milieux laïcs cultivés pour l' "histoire naturelle" : le premier bestiaire en français écrit par Philippe de Thaon est dédié à la reine Adèle, l'épouse de Henri Ier, et une copie plus tardive en est réalisée pour Aliénor d'Aquitaine, l'épouse de Henri II. Une curiosité partagée avec les clercs : en 1187, un certain Philippe Apostolorum, chanoine de Lincoln, fait don au prieuré de Worksop de ses livres, d'une mappemonde et d'un bestiaire, aujourd'hui conservé à New York.

Avec ses illustrations, le bestiaire peut servir :
[...] à frapper l'esprit des gens simples, afin que leur âme perçoive au moins physiquement ce qu'elle a beaucoup de mal à appréhender intellectuellement : ce qu'ils ont du mal à comprendre par la seule ouïe ils le verront de leurs yeux.
                                                                      Bestiaire d'Aberdeen, folio 25v


Comme sur la mappemonde où la description des "natures", empruntée à Isidore de Séville, est complétée d'images qui révèlent la fréquentation d'un bestiaire :

Le Physiologus dit que la panthère ne se connaît qu'un seul ennemi : le dragon. Après s'être bien repue, la panthère va se tapir dans sa tanière et tombe dans un profond sommeil. Trois jours après elle s'éveille, pousse un grand rugissement et de sa bouche s'exhale un très doux parfum réunissant tous les parfums. Et les autres bêtes d'entendre son cri, de suivre son doux parfum et de l'accompagner en tous lieux. Seul le dragon se met à trembler de peur et court se terrer dans son antre souterrain ; et incapable de supporter le parfum de la panthère, il sombre et s'engourdit dans sa propre torpeur et reste ainsi dans son trou, inerte, comme s'il était mort.

Mais plus encore qu'avec les bestiaires, c'est avec les "encyclopédies" qui se développent au même moment que les analogies sont les plus frappantes, tant dans l'usage que dans la composition.

 

 

Encyclopédies médiévales


Si le terme "encyclopédie" est un néologisme au Moyen Âge, puisque sa première occurrence, à partir du grec egkuklios paideia, "l'enseignement en cercle", n'apparaît qu'au XVIe siècle, en revanche la notion est bien présente. Ce qu'il conviendrait peut-être de nommer une "Somme brève", que les contemporains nomment "Miroir", Speculum, comme le Speculum maius, le "Grand Miroir" du dominicain Vincent de Beauvais (c. 1250) ; ou encore Traité de la nature ou des propriétés des choses, comme le Liber de natura rerum de Thomas de Cantimpré (c. 1240), ou le De naturis rerum d'Alexandre Neckam à la fin du XIIe siècle, et le De proprietatibus rerum du franciscain Barthélemy l'Anglais vers 1240. Tous ces ouvrages, pour ne citer que les plus célèbres, répondent à des exigences et des usages proches de ceux de la mappemonde qui leur est contemporaine. Écrits au départ en latin, comme le sont les légendes de la mappemonde, ces ouvrages se veulent d'abord des compilations à partir d'autorités plus ou moins anciennes mais reconnues. Mais un compilateur, tel que le définit Isidore, est beaucoup plus qu'un simple polygraphe :

Un compilateur est celui qui mélange des choses dites par d'autres avec les siennes propres, à la façon des marchands de couleur qui ont coutume de mélanger différentes substances dans le mortier.
   

Il est l'alchimiste, celui qui opère la métamorphose des connaissances éparses, l'artiste qui ordonne un savoir éparpillé en un tout cohérent, celui qui, à l'instar de Lambert de Saint-Omer au XIIe siècle dans le Liber floridus, recueille en un bouquet les plus belles fleurs du savoir, ou comme Brunetto Latini fait son miel du suc des divers fleurs :

Et si ne di je pas que le livre soit estrais de mon povre sens ne de ma nue science ; mais il ert ausi comme une bresche de miel coillie de diverses flours, car cist livres est compilés seulement des mervilleus dis des autours ki devant nostre tant ont traitié de philosophie, cascuns seloc çou k'il en savoit partie.
                                                                               Li livres dou tresor, I, 1, 5


Compilation certes, mais compilation ordonnée. Le recueil prend ici la forme du monde, la mappemonde, suivant l'ordre des lieux, les trois parties du monde, et la succession des temps, qui ailleurs s'organise en chapitres, en livres, et respectent à leur tour, soit, comme pour Barthélemy l'Anglais, la "hiérarchie de l'univers" :

Étant donné que les propriétés des choses découlent de leur substance, c'est selon l'ordre et la distinction des substances que seront organisés l'ordre et la distinction des propriétés des choses, à partir desquelles cette œuvre, avec l'aide de Dieu, a été compilée.
                                   Barthélemy l'Anglais, trad. Jean Corbéchon, prologue


Soit, pour Brunetto Latini, que l'ouvrage suive la division stoïcienne de la philosophie en théorique, pratique et logique.

Une somme qui se veut utile, pratique, qui entend transmettre de façon claire un savoir :

Une telle œuvre m'est utile et, peut-être également aux autres, à ceux qui n'ont pas connaissance des propriétés des choses figurant dans les livres des saints et des philosophes ; les dites propriétés permettent de comprendre ce qui est obscur dans les Saintes Écritures...
                                                                        Barthélemy l'Anglais, prologue


Un savoir qui lui-même permettra d'atteindre "à une connaissance plus haute" :

Aussi est-il impossible que notre entendement puisse s'élever à la contemplation des hiérarchies immatérielles s'il n'est guidé, comme par la main, au moyen de choses matérielles. (Ibid.)

Issus d'un même milieu intellectuel, produits des écoles urbaines, des universités de France du Nord, en particulier celle de Paris ou des studia des nouveaux ordres destinés à la prédication, ces ouvrages participent à cet effort d'explication, à ce souci d'élucidation, de mise en ordre du savoir qui anime l'auteur de la mappemonde. Une analogie qui, au-delà de la simple déclaration de principe, se retrouve dans la structure même des œuvres. D'un côté des textes à lire, des "légendes" bientôt enluminées et dans lesquelles peuvent s'insérer des mappemondes, textes ou images. De l'autre une mappemonde, elle-même insérée dans un texte dans laquelle viennent s'inscrire non seulement des images mais des légendes, des textes, de plus en plus denses.