De Saint-Denis à la Bibliothèque nationale

  Les trésors conservés au Moyen Âge par les églises assurent la continuité d'une tradition très ancienne. À Rome, il était de coutume que les sanctuaires, comme les personnages de haut rang, possèdent de la vaisselle d'or et d'argent. Considérés pour leur valeur monétaire, ces ensembles d'orfèvrerie représentent un moyen élégant de thésauriser un capital, toujours prêt à être réinvesti. Loin de disparaître, la coutume d'offrir et de conserver des objets précieux dans les sanctuaires se transmet aux premières églises chrétiennes, qui deviendront de véritables banques pouvant fondre leurs richesses en cas de nécessité. Le patrimoine des églises se diversifie au Moyen Âge : ex-voto et vaisselle liturgique, bijoux, manuscrits précieux, riches étoffes (soieries et fourrures) voisinent désormais avec des objets en ivoire, de plus en plus recherchés.
   

  
 

Héritière de cette tradition, l'abbaye royale de Saint-Denis, fondée vers 625 par Dagobert, possède déjà un trésor, largement abondé par les Carolingiens. Nécropole royale, gardienne d'illustres reliques – le Saint Clou et la Sainte Couronne d'épines par exemple –, dépositaire depuis le XIIIe siècle des insignes royaux, Saint-Denis est une des plus riches et des plus prestigieuses abbayes de la chrétienté. En 1135, l'abbé Suger entreprend la reconstruction de la basilique et fait entrer de nombreuses richesses. Exposé au public, son trésor exprime concrètement la puissance de l'Église autant qu'il légitime le pouvoir royal. Plusieurs pièces d'échecs en ivoire, provenant de jeux d'apparat des XIe-XIIIe siècles, y sont conservées. Parmi ces jeux, les échecs "de Charlemagne" sont particulièrement admirés pour leurs grandes dimensions, pour la qualité des figures et pour leur provenance prestigieuse.
   

Attributions légendaires


Dès le XIVe siècle, la légende veut que le jeu ait été offert par le calife Haroun al-Rachid à Charlemagne à l'occasion de son couronnement de l'an 800. Mais l'empereur n'a pas connu ce jeu, introduit en Occident deux siècles plus tard. Être ainsi associé au souvenir du grand empereur, c'est dire le prestige dont jouissent déjà les échecs. C'est dire aussi leur valeur symbolique : l'échiquier est un miroir de la société médiévale. Les attribuer au calife de Bagdad – héros des Mille et Une Nuits qui régna de 789 à 809 –, c'est leur conférer une valeur inestimable et une grande force onirique. Enfin, déposer ces pièces dans le trésor de Saint-Denis aux côtés de la Sainte Couronne d'épines et des attributs du sacre, c'est en faire de véritables regalia, à la fois insignes du pouvoir et objets talismaniques.

L'ivoire, matière vivante et magique


La présence de pièces d'échecs en ivoire dans le trésor d'une église ou d'une abbaye n'est pas chose rare au Moyen Âge. L'ivoire est une matière recherchée et respectée, à laquelle on prête des vertus magiques dues à sa pureté et à son incorruptibilité. Dans la symbolique médiévale, l'ivoire renvoie à l'animal, c'est-à-dire à un monde sauvage et indomptable. Cette matière vivante confère aux échecs une fougue et une autonomie que l'homme ne peut totalement maîtriser. Quant au jeu lui-même, symbole à la fois guerrier et courtois, il représente en microcosme la société féodale. Posséder un jeu d'échecs est toujours signe d'un certain pouvoir, et l'Église, qui en plusieurs occasions a condamné les joueurs et la pratique du jeu, aime abriter des pièces d'échecs dans ses "collections".

Mais à partir du XVIe siècle, le prestige de Saint-Denis décline : ses richesses s'épuisent, les privilèges se font moins nombreux et le trésor s'appauvrit. Le roi lui-même peut par tradition puiser dans le trésor. De nombreux objets disparaissent au fil du temps. Les échecs de Charlemagne sont ainsi passés de 30 pièces (sur 32) au début du XVIe siècle à 16 à la veille de la Révolution.

 

Confiscations révolutionnaires


Symboles de la richesse contestée de l'Église, les trésors ecclésiastiques sont très éprouvés pendant la Révolution. En octobre 1790, l'Assemblée législative confirme la nationalisation des biens du clergé. Le 12 novembre 1793, la Convention décide la répartition des trésors de Saint-Denis et de la Sainte-Chapelle entre le Muséum central (futur musée du Louvre) et la Bibliothèque nationale. Un mois plus tard, les échecs entrent au Cabinet des médailles, quittant définitivement les collections abbatiales pour celles de la Nation. Ils sont aujourd'hui exposés dans le musée de l'actuel département des Monnaies, Médailles et Antiques de la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, à Paris.