Un jeu de hasard et d'argent

Saint Louis avait horreur des échecs. À la tête de la septième croisade vers la Terre sainte, il n'hésite pas à jeter par-dessus bord l'échiquier avec lequel jouaient ses frères. En fait, c'est moins le jeu de guerre qu'il détestait, que le jeu de hasard, condamné par l'Église parce qu'il se jouait alors avec des dés pour déterminer quelle pièce avancer.

Malgré l'hostilité de l'Église, la diffusion du jeu dans les couches supérieures de la société est continue depuis le milieu du XIe siècle. Le plus ancien texte occidental qui fasse mention des échecs est catalan : c'est un acte du comte d'Urgel Ermengaud Ier, daté de 1008, par lequel le comte lègue à une église les pièces d'échecs qu'il possède. Si la pratique du jeu est condamnée, les trésors ecclésiastiques sont fiers de posséder et d'exhiber des pièces d'échecs, parfois même musulmanes. Pour l'Église, les échecs ne doivent pas être une activité ludique mais un univers symbolique.
   

Avec ou sans dés


Deux manières de jouer aux échecs sont alors pratiquées : avec ou sans dés. Déjà utilisés dans le jeu indien, les dés ont été supprimés par les Perses. L'usage des dés n'a toutefois pas totalement disparu et les Arabes pouvaient parfois jouer leur partie au hasard. Transmis en Occident "avec ou sans dés", le jeu est immédiatement condamné par l'Église comme tous les jeux de hasard, intéressés ou non. Pour s'affranchir de cet opprobre, les aristocrates abandonnent rapidement les dés, privilégiant la réflexion et la stratégie. En 1061, le cardinal Damiani dénonce au pape Alexandre II l'évêque de Florence qu'il a surpris à jouer aux échecs. Pour sa défense, l'évêque fait valoir qu'il joue sans dés, et que seuls les jeux de dés et de hasard sont condamnés. En effet, la législation canonique est ancienne en la matière et ne prend pas en compte les échecs, jeu nouveau au XIe siècle. Il faudra attendre un siècle pour que l'interdiction soit levée et que les échecs soient admis, mais "sans dés, pour le seul amusement et sans espoir de gain". Dans les tavernes, le jeu des pièces est tiré aux dés et les parties soumises à des enjeux entraînant rixes voire meurtres qui nuirent longtemps au roi des jeux. C'est en renonçant progressivement à l'emploi des dés que le jeu d'échecs acquiert une certaine honorabilité.

Au bénéfice du hasard


Les dés donnent au jeu une saveur spéciale propice à "intéresser" la partie. Un mauvais tirage aux dés et le roi doit bouger. Si les cases autour de lui sont contrôlées par les pièces de l'adversaire, il suffit d'un bon tirage au coup suivant pour que le roi tombe immédiatement. On peut imaginer l'angoisse des joueurs regardant les dés tournoyer. De bons joueurs voient leur belle position s'effondrer sur un coup de dé malheureux. Inversement, de piètres joueurs gagnent partie et argent au seul bénéfice d'un hasard favorable.

Les enjeux, constitués souvent de fortes sommes d'argent, ont longtemps pesé sur la stratégie des échecs. Les combinaisons efficaces, notamment dans les ouvertures, sont privilégiées pour gagner rapidement la partie, plutôt que la beauté du coup. Ainsi le niveau du jeu stagne-t-il relativement durant trois siècles. Avec la Renaissance, toute une littérature échiquéenne fera connaître les problèmes d'échecs aux Occidentaux.