Le jeu en Perse et dans le monde islamique


Plus que l'Inde, c'est la Perse qui a donné au jeu une structure suffisamment moderne pour que l'on puisse parler "d'échecs". D'ailleurs, le mot "échec" est lui-même d'origine persane : par différents intermédiaires arabes et latins, il remonte au terme persan shah qui désigne le roi.
Selon la légende, un ambassadeur indien aurait apporté le jeu des "quatre rois" à la cour de Khosrô Ier Anushirwan (531-579), shah de Perse, pour tester son intelligence. En fait, le jeu a vraisemblablement transité par les peuples nomades d'Asie centrale, avant d'arriver en Perse par le biais du commerce. Quoi qu'il en soit, dans les années 550, plusieurs écrits mentionnent l'existence du shatrandj, nouveau nom donné par les Perses au chaturanga.
   

 

Les Arabes adoptent les échecs


C'est en conquérant la Perse en 642que les Arabes font connaissance avec le shatrandj. Jeu favori des peuples nomades, les échecs arabo-persans sont introduits dans la péninsule Arabique par les Bédouins et au nord jusqu'en Russie par les Mongols. Ali, époux de Fatima, la propre fille du prophète Mahomet, en est déjà grand amateur. Mais le jeu se trouve rapidement banni par les théologiens en vertu du précepte coranique selon lequel l'usage de figurines est impie. Les pièces arabes prennent alors des formes abstraites, identifiables par leur forme et leur décor. Bien qu'islamisés, les Perses continueront de jouer avec des pièces figuratives.


   
 

La contribution des Arabes au développement des échecs est immense, notamment grâce à quelques souverains musulmans, véritables passionnés du jeu. Le calife Haroun al-Rachid est le mécène de plusieurs champions avec lesquels il aime se confronter. En 847, il organise une compétition rassemblant les meilleurs joueurs de l'Empire islamique, sans doute le premier tournoi de l'histoire des échecs. Les premiers livres techniques datent de cette époque.

Après les conquêtes de l'Espagne et du Portugal, les échecs connaissent une expansion considérable. Dans cette nouvelle province appelée al-Andalus, les Maures installent des universités dispensant l'enseignement de la culture musulmane, échecs compris. Une modification de l'échiquier, jusqu'alors simplement quadrillé, intervient vers l'an 1000 : les cases sont partagées en trente-deux blanches et autant de noires. Cette nouveauté introduit la notion de fous de cases blanches ou de cases noires. C'est ainsi que le shatrandj se répand en Occident.

Premiers traités échiquéens


Les Arabes ont énormément contribué au développement et à l'approfondissement des échecs. Ce sont eux qui, les premiers, ont constitué une véritable "littérature échiquéenne" rassemblant des recueils de parties et des problèmes d'échecs destinés à l'apprentissage du jeu ou à son perfectionnement. AI-Adli rédige son Livre des échecs en 842, sous le calife Haroun al-Rachid, grand mécène du jeu. De cette même époque datent des fins de parties analysées et desquelles étaient tirés des enseignements applicables à la pratique. Ces traités, notamment ceux d'al-Suli, étudient des parties réellement jouées dont le dénouement est particulièrement beau ou surprenant. C'est la naissance du problème d'échecs.

Meilleur joueur de cette époque, al-Suli cite à l'appui d'un problème une anecdote amusante, que François Le Lionnais relate dans son Dictionnaire des échecs :

Un jeune seigneur eut la folie de jouer aux échecs, contre un monceau d'or, sa belle et favorite esclave Dilaram. Réduit à une position désespérée et menacé d'un mat en un coup, sa vue se trouble, sa tête s'égare, il maudit sa cupidité qui l'expose à perdre une femme qu'il adore. Incapable de se délivrer du danger qui le menace, il croit n'avoir plus qu'à se résigner à son malheureux sort. Mais la belle Dilaram suivait la partie. Derrière son voile, elle l'avait étudiée avec soin, et ne désirant pas devenir la propriété de l'étranger, elle s'écrie : "Oh ! mon seigneur, que la joie rentre dans votre âme, sacrifiez vos deux rocs [tours] plutôt que moi, avancez hardiment votre éléphant [fou], poussez votre pion et votre cavalier donnera le mat !" Un peu incrédule, son maître suivit quand même son conseil, gagna l'or et garda Dilaram.
   

La littérature échiquéenne s'est rapidement répandue dans tout l'Empire islamique et jusqu'en Occident, dans l'Espagne musulmane où les échecs sont enseignés. Ainsi des étudiants européens ont-ils appris la pratique du shatrandj. À partir de 1200, apparaissent les premiers écrits occidentaux : Le Livre des jeux d'Alphonse X, roi de Castille et passionné du jeu, et surtout Le Livre des échecs moralisés (vers 1315) de Jacques de Cessoles. Mais contrairement aux musulmans, les Européens ne s'intéressent peu aux problèmes d'échecs. Ils ne cherchent pas la beauté des combinaisons mais des méthodes efficaces, notamment dans les ouvertures, pour gagner la partie. Les musulmans, dont la civilisation est alors plus avancée dans les domaines intellectuels, considèrent le jeu de manière plus scientifique que les nobles européens, bons vivants et peu enclins à un travail de recherche.