Un univers symbolique

Lorsque les Occidentaux reçoivent le jeu d'échecs de l'Islam, bien des éléments les déroutent : le but même du jeu qui vise à empêcher un roi de se déplacer pour le proclamer "mat" (c'est-à-dire mort), la nature et la marche de certaines pièces, l'opposition des couleurs (pièces rouges contre pièces noires ou vertes), la structure de l'échiquier (soixante-quatre cases, nombre peu symbolique pour la culture occidentale qui aurait sans doute préféré trente-six, qurante-neuf ou soixante-douze cases). C'est un jeu oriental, né aux Indes, transformé en Perse, remodelé par la civilisation arabe. Mis à part sa parenté symbolique avec l'art militaire, tout ou presque y est étranger aux chrétiens de l'an mille. Pour l'assimiler, ceux-ci doivent donc adapter le jeu à leurs propres codes : renoncer au hasard, transformer les pièces et leur conférer une dimension symbolique. Il faut plus de deux siècles, entre les XIe et XIIIe siècles, pour qu'une lente acculturation transforme le jeu guerrier en un jeu courtois, bien en adéquation avec les valeurs de la société médiévale.
   

L'échiquier, miroir du monde


À partir de 1200, le jeu d'échecs se répand dans les villes et les campagnes, gagnant toutes les couches de la société. Dès lors, les ecclésiastiques entreprennent une moralisation des mœurs à travers le jeu d'échecs. Placé sous l'autorité du pape Innocent III, le traité Innocente Moralité est diffusé dans toute l'Europe et relayé par des sermons dans les églises. Il déclare que "le monde ressemble à l'échiquier quadrillé noir et blanc, ces deux couleurs symbolisant les conditions de vie et de mort, de bonté et de péché. Les figurines sont les hommes de ce monde, qui ont une essence commune, occupant les charges et les emplois, et disposant des titres qui leur sont dévolus dans cette vie, réunis par une même destinée malgré leurs conditions respectives différentes".

Les échecs moralisés


Au début du XIVe siècle, le dominicain Jacques de Cessoles compose un livre sur "les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d'échecs", plus connu sous le titre Les Échecs moralisés. Selon lui "l'échiquier représente la ville de Babylone. Il dispose de soixante-quatre cases pour chaque quartier de cette cité, construite selon un plan quadrillé". Les pions symbolisent les métiers et fonctions administratives qui régissent la ville, devenue prééminente économiquement. Le plateau d'échiquier lui-même ressemblait à une "villeneuve", avec son carroyage, ses murs d'enceintes (la bordure du plateau) et ses quatre tours d'angle... Le jeu d'échecs sert alors de base à l'instruction civique des jeunes aristocrates, qui prennent ainsi connaissance et conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale.

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Les échecs amoureux


Le jeu d'échecs connaît une autre utilisation didactique, inspirée du Roman de la Rose : ce sont Les Échecs amoureux, traité de mythologie où les divinités antiques offrent l'occasion de commentaires moraux. L'auteur, Évrart de Conty, un médecin lettré de la cour de Charles V, y pratique "l'exégèse symbolique". Chaque case du plateau porte le nom d'une vertu (Noblesse, Pitié, Jeunesse, Beauté), d'une qualité (Doux regard, Bel accueil, Beau maintien) ou d'un vice (Honte, Fausseté). Une jeune fille s'oppose à un jeune homme : le jeu d'échecs est aussi un théâtre amoureux où tester les pouvoirs réciproques des deux sexes et les capacités de séduction d'autrui.
Le texte en prose des Échecs amoureux développe particulièrement les passages mythologiques. Le jeu d'échecs, censé servir de point de départ et de prétexte à une description éthique du monde, passe quelque peu au second plan. L'idée forte néanmoins demeure, qui fait des échecs un microcosme où se lit l'ordre et le destin de la société. Déjà présente dans la culture perse et arabe des VlIIe et IXe siècles, cette idée a connu en Occident, jusqu'à l'époque moderne, une vogue considérable.

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