Des chiffres aux pièces

 

 

 

 

Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis comporté de façon si incongrue envers vos amis. Je flânais au hasard dans le fumoir, quand je vis ces messieurs s'asseoir devant un échiquier ; l'étonnement et l'effroi me clouèrent sur place. Car j'avais complètement oublié qu'on peut jouer aux échecs devant un échiquier tangible, avec des pièces palpables, j'avais oublié que c'est un jeu où deux personnes tout à fait différentes s'installent en chair et en os l'une en face de l'autre.
En vérité, il me fallut quelques minutes pour me rappeler que ces joueurs que je voyais là jouaient au même jeu que moi dans ma cellule, quand je m'efforçais désespérément de jouer contre moi-même. Les chiffres dont je m'étais accommodé à cette époque d'exercices farouches n'étaient donc que les symboles de ces pièces d'os. La surprise que j'éprouvais à voir que le mouvement des pièces sur l'échiquier correspondait à celui de mes pions imaginaires ressemblait sans doute à celle de l'astronome qui a déterminé l'existence d'une planète au moyen de savants calculs et qui aperçoit soudain cette planète dans le ciel sous la forme d'une substantielle et brillante étoile. Hypnotisé, je fixais l'échiquier où je contemplais mes diagrammes concrétisés par un cavalier, une tour, un roi, une reine et des pions véritables. Pour bien saisir les positions respectives des adversaires, je fus obligé de transposer le monde abstrait de mes chiffres dans celui des pièces qu'on maniait sous mes yeux. Peu à peu, la curiosité s'empara de moi. Oubliant alors toute politesse, j'intervins dans votre jeu. L'erreur qu'allait commettre votre ami m'atteignit comme un coup au cœur. D'un geste instinctif, sans réfléchir, je le retins comme on retient un enfant qui se penche par-dessus une balustrade. Plus tard seulement, je me rendis compte de la grossière inconvenance de ma conduite.

 

 

Stefan Zweig, Le Joueur d'échecs, 1943
(Stock, " Bibliothèque cosmopolite ")