L'invention d'un divertissement

 

 

 

 

"Pourquoi ce jeu fut trouvé"

Il y a trois raisons à l'invention de ce divertissement. Il y eut d'abord le désir d'amender le roi, ensuite d'éviter l'oisiveté, enfin d'inventer des règles nombreuses et subtiles.
Concernant la première raison, il faut savoir que lorsque ledit roi Evilmodorach vit de nombreux chevaliers, barons et ducs jouer ardemment avec ledit philosophe, émerveillé qu'il était par la beauté du jeu et par le caractère insolite de ce nouveau divertissement, il voulut s'en mêler. Il manifesta le désir d'apprendre à jouer et décida de se mesurer audit philosophe. Comme ce dernier lui avait fait remarquer que cela n'était possible que s'il apprenait au préalable les règles, le roi acquiesça et dit que, désireux d'apprendre, il se placerait en tout dans la position du disciple. Alors le philosophe, expliquant la forme de l'échiquier et des pièces et décrivant les mœurs du roi, des nobles et du peuple ainsi que leurs devoirs, comme nous le ferons dans les chapitres suivants, attira l'attention du roi sur l'amélioration des mœurs et la pratique des vertus.
En entendant ces reproches, le roi, qui avait déjà fait périr de nombreux sages, interrogea brutalement le philosophe d'un ton menaçant : "Pourquoi as-tu inventé ce jeu ?" Le philosophe lui répondit : "Mon seigneur roi, je désire que ta vie soit glorieuse ; pourtant je ne peux le constater tant que, remarquable par la justice et de bonnes mœurs, tu n'es pas aimé par le peuple. Je te souhaite autre afin que toi qui as empire sur les autres, non par droit mais par force, tu commences par te dominer. En vérité, il est injuste que tu prétendes à un pouvoir sur autrui alors que tu ne peux te maîtriser toi-même. Souviens-toi que les empires tenus par la violence ne peuvent durer longtemps. Te changer, voilà une des raisons de ce jeu." En effet, les rois doivent supporter patiemment les reproches des sages de leur entourage et écouter de bon cœur même ceux qui les réprimandent.

 

 

Jacques de Cessoles,
Le Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles, au travers du jeu d'échecs, vers 1315
(traduit et présenté par Jean-Michel Mehl, Stock, "Moyen Âge", 1995)