Une nuit aux échecs

 

 

 

 

"49e nuit. Histoire du roi Omar al-Némân"

Alors la jeune femme se leva et vint prendre Scharkân par la main et le fit s'asseoir à ses côtés et lui dit : "Prince Scharkân, sans doute joues-tu aux échecs." Il dit : "Certes, ô ma maîtresse, mais, de grâce ! ne sois point comme celle dont se plaint le poète :

Je parle en vain ! Broyé par l'amour, que ne puis-je à sa bouche heureuse me désaltérer et, d'une gorgée à ses lèvres bue, respirer la vie !
Ce n'est point qu'elle me néglige ou ne soit point pour moi pleine d'attentions ; ce n'est point qu'elle diffère de faire porter le jeu d'échecs pour me distraire. Mais est-ce là la distraction ou le jeu dont a soif mon âme ?
Et d'ailleurs, pourrais-je lui tenir tête, moi qui suis fasciné par le jeu en coulisse de ses yeux, les regards de ses yeux qui pénètrent mon foie ! 
"
Mais la jeune femme, souriante, approcha les échecs et commença le jeu. Et Scharkân, chaque fois que c'était son tour, au lieu de faire attention à son jeu, la regardait au visage, et il jouait tout de travers, mettant le cheval à la place de l'éléphant et l'éléphant à la place du cheval. Alors elle se mit à rire et lui dit : "Par le Messie ! que ton jeu est savant !" Il répondit : "Oh ! mais c'est la première partie. D'ordinaire ça ne compte pas !" Et l'on rangea le jeu de nouveau. Mais elle le vainquit une seconde fois, et une troisième, quatrième, et cinquième fois. Puis elle lui dit : "Voici qu'en toutes choses tu es vaincu ! " Il répondit : "Ô ma souveraine, il sied d'être le vaincu d'une partenaire telle que toi !"

 

 

Les Mille et Une Nuits,
traduction de Joseph-Charles Mardrus,
Robert Laffont, "Bouquins", 1990