"Échecs"

 

 

 

 

I

Dans leur coin, bien gravement, les joueurs
Guident les lentes pièces. L'échiquier
Jusqu'à l'aube les suspend au sévère
Terrain où se haïssent deux couleurs.
Les formes, au-dedans, rayonnent de magiques
Rigueurs : tour homérique, agile
Cavalier, dame en armure, ultime roi,
Fou tortueux et pions agresseurs.
Quand les joueurs se seront retirés
Et quand le temps les aura consumés,
Le rite assurément se poursuivra.
En Orient s'est embrasée cette guerre
Dont le théâtre est aujourd'hui la terre.
Ce jeu, tout comme l'autre, est infini.
   

II

Tous, frêle roi, oblique fou, ou bien reine
Opiniâtre, tour verticale et pions madrés,
Sur le parcours en noir et blanc de leur chemin
Recherchent et livrent une bataille rangée.
Ils ne savent pas que la singulière main
Du joueur qui les tient gouverne leur destin,
Ils ne savent pas qu'une rigueur de diamant
Asservit leur vouloir mais aussi leur parcours.
Le joueur, à son tour, se trouve prisonnier
(D'Omar est la sentence) d'un tout autre échiquier
Bâti de noires nuits et de blanches journées.
Dieu pousse le joueur et le joueur la pièce.
Quel dieu, derrière Dieu, débute cette trame
De poussière et de temps, de rêve et d'agonies ?

 

 

Jorge Luis Borges, "Échecs"
(traduit par Jean-Pierre Bernès, Œuvres complètes, II, Gallimard, La Pléiade, 1999)