|
La porte où je sonnai me fut ouverte par un homme maigre, grand,
aux cheveux en broussaille, en manches de chemise, sans col, mais l'encolure
munie d'un bouton doré. Il tenait à la main une pièce
de jeu d'échecs un cavalier noir. Je le saluai en russe.
Entrez, entrez, me dit-il jovialement comme s'il m'eût attendu.
Je m'appelle Un Tel, dis-je.
Et moi, s'écria-t-il, Pavl Pavlitch Retchnoy, et il partit
d'un gros rire, comme si c'eût été une bonne plaisanterie.
"S'il vous plaît", dit-il en pointant son cavalier d'échecs
vers une porte ouverte.
La pièce où j'entrai était sans prétentions ;
il y avait une machine à coudre dans un coin, et dans l'air une
légère odeur de toiles pour lingerie. Un homme de lourde
stature était assis de travers à une table sur laquelle
était étalé un échiquier en toile cirée,
dont les cases étaient trop petites pour les pièces. Il
regardait celles-ci du coin de l'il, tandis qu'au coin de sa bouche
le porte-cigarettes vide regardait de l'autre côté. Un joli
petit garçon de quatre ou cinq ans était agenouillé
sur le parquet, entouré de minuscules automobiles. Pavl Pavlitch
lança sur la table le cavalier noir et la tête de celui-ci
se détacha. Noir la revissa soigneusement.
Asseyez-vous, dit Pavl Pavlitch. C'est mon cousin, ajouta-t-il.
Noir salua. Je m'assis sur la troisième (et dernière) chaise.
L'enfant se releva pour venir à moi et me montra silencieusement
un crayon rouge et bleu tout neuf.
Je pourrais te prendre la tour, maintenant, si je voulais, dit
Noir sombrement, mais j'ai un meilleur coup à jouer.
Il souleva sa reine et délicatement l'insinua dans un groupe de
pions jaunâtres dont l'un était figuré par
un dé à coudre.
La main de Pavl Pavlitch fondit sur l'échiquier et il prit la reine
avec son fou. Puis il rit à gorge déployée.
Et maintenant, dit Noir calmement quand Blanc eut cessé
de s'esclaffer, maintenant te voilà dans le lac. Échec,
mon mignon !
|