Allan, solutionniste

 

 

 

Hier enfin, j'ai pu faire connaissance avec Allan.
L'après-midi était restée brumeuse et froide, et, à une table du fumoir où je me trouvais seul, je tâchais de m'occuper sans enthousiasme à résoudre un problème d'échecs – un trois coups sur le thème indien, je le supposais, un Holzhausen particulièrement épineux. La clé se dérobait sans cesse, et j'en étais arrivé à cet état d'irritation très spécial que connaissent les solutionnistes : un certain sentiment de ma dignité me faisait prêt à jurer le problème insoluble.
Allan est entré sans bruit derrière moi – je crus vaguement le voir s'asseoir et feuilleter une revue, – puis brusquement je l'aperçus penché sur mon épaule et lorgnant ses griffonnages algébriques avec une singulière acuité. Visiblement, la chose l'intéressait.
"Voyez-vous quelque sacrilège à ce que je collabore avec vous ?
– Volontiers."
Il est certainement un solutionniste de première force. En peu de temps il eut découvert la case critique, et le mécanisme apparut dans cette évidence essentielle, ordonnatrice, qui d'abord étourdit et semble révéler mieux que toute chose ce que peut être la révolution de la découverte. Je lui proposai une partie. Il joue remarquablement, avec une prédilection pour les parties fermées, la Sicilienne, l'Ouest-Indienne, comme tous les joueurs qui sentent ces relations secrètes de case à case qui sommeillent sur l'échiquier, cette puissance explosive latente qui dort dans chaque pièce, et dont l'appréhension intuitive fait toute la supériorité du jeu de fakirs, comme Alekhine, comme Breyer, comme Botwinnik, sur les géomètres de l'échiquier qu'étaient un Morphy ou un Rubinstein. Peut-être aussi voulait-il en choisissant ce début sans catastrophe, retarder par grande politesse l'issue du débat. Je perdis cependant assez vite.
Nous commandâmes des boissons et nous causâmes. J'essayai, comme il m'arrive toujours devant de forts partenaires, de lui faire révéler le secret de son jeu. À quoi il répliqua fort justement que les maximes les plus profondes sur le jeu ne traduisant jamais qu'une réflexion sur la partie par un maître, une mise en ordre a posteriori du génie, ne pouvaient jamais qu'être en définitive tout autre chose que ce qu'est à un problème sa clé. Celle-ci par exemple de Niemzovitch, la plus profonde peut-être et la plus générale qu'on ait émise – et sans doute applicable à toute autre chose aussi qu'au jeu d'échecs : "Ne jamais renforcer les points faibles – toujours renforcer les points forts."

 

 

Julien Gracq, Un beau ténébreux, 1945 (José Corti)