Le jeu de la dame enragée

 

 

 

Absente du jeu à ses origines, dernière venue sur l'échiquier, la reine n'y joue qu'un rôle limité. Une atmosphère défavorable aux femmes interdit longtemps de lui conférer une place importante sur les soixante-quatre cases. Jean de Galles se contente d'indiquer que la reine se déplace et prend en oblique. Remarque identique de la part de Jean Lefèvre qui précise : "La fierge se retrait ou avance / En un point en partie oblique." La reine n'avait donc droit qu'à un déplacement en diagonale. En fait, prisonniers des genres littéraires où ils se meuvent, les auteurs n'ont pu préciser ce mouvement. En revanche, Jehan Ferron, après avoir souligné qu'au départ la reine combine le déplacement oblique de l' "alphin" et le déplacement rectiligne du "roch", rappelle : "Mais puis qu'elle est une foiz saillie de son premier lieu, puis ne puet aler que 1 point semblable toujours a celui ou elle fut premièrement assise et c'est par angles voies avant ou retorne, preigne ou soit prise." Après ce premier mouvement, la reine ne peut plus se déplacer qu'obliquement, d'une seule case à la fois. À la fin du XVe siècle, son mouvement s'est amplifié puisqu'elle peut désormais franchir plusieurs cases à la fois, en lignes obliques ou orthogonales. Cette modification débutant en Italie et en Espagne, il est tentant d'y voir la marque de telle ou telle "princesse de fer", duchesses italiennes ou Isabelle la Catholique, au demeurant bonne joueuse d'échecs. Elle s'explique par la volonté de "dynamiser" un jeu qui semblait frappé de langueur en raison d'une première phase lente et ennuyeuse.
Désormais, avec une reine mobile, donc omniprésente, les parties ne pouvaient que gagner en intensité. Cette nouvelle règle, que les Italiens qualifièrent d' "alla rabiosa" et que les Français dénommèrent le "jeu de la dame enragée", ne s'est pas imposée dans le royaume avant 1540. Le De ludo scacchorum de l'Italien Vida, poème dont les versions diverses furent composées entre 1507 et 1527, constitue la première œuvre littéraire à faire état du rôle nouveau imparti à la reine. À ces dates, la "dame enragée" n'est encore que très partiellement française.

 

 

Jean-Michel Mehl, Les Jeux au royaume de France du XIIIe au début du XVIe siècle, 1990 (Fayard)