Une merveille

 

 

 

Revenant alors au milieu de la salle, il aperçut devant une fenêtre un échiquier d'argent pur. Les pièces d'ivoire, noires et blanches, étaient disposées dessus, en position de jeu. Attiré par leur beauté, Perceval s'approcha et les contempla longuement. Au bout d'un moment, il se mit à manipuler les pièces et en avança une. Le jeu aussitôt joua contre lui. Très étonné par cette riposte, Perceval avança une autre pièce : la même chose se reproduisit. Il prit alors place et se mit à jouer. Il fit trois parties et, par trois fois, le jeu le fit mat. Rendu furieux par sa défaite, Perceval s'écria :
– Sur la foi que je dois à Notre Seigneur, voici une bien grande merveille ! Je croyais que j'étais passé maître à ce jeu, et par trois fois ces pièces m'ont maté ! Mais que je sois maudit si cet échiquier me fait encore mat et me couvre de honte, moi ou quelque autre chevalier !
Il recueillit alors les pièces de l'échiquier dans le pan de son haubert et s'approcha de la fenêtre. Il s'apprêtait à les jeter dans la rivière qui coulait en contrebas lorsqu'une jeune fille qui se trouvait au-dessus de lui, à une fenêtre, l'interpella vivement.
– Chevalier, lui cria-t-elle, votre cœur vous fait faire un geste bien peu courtois, vous qui voulez ainsi jeter à l'eau ces pièces ! Si vous les jetez, vous ferez, sachez-le, une bien mauvaise action !
– Ma demoiselle, répliqua Perceval, si vous descendez, je vous assure que je n'en jetterai aucune.
– Je n'en ferai rien, répondit-elle, mais replacez-les sur l'échiquier et vous ferez ainsi preuve de courtoisie.
– Qu'est-ce que cela signifie, ma demoiselle ? Vous ne voulez rien faire de ce que je vous demande et vous exigez que je fasse quelque chose pour vous ! Par saint Nicolas, si vous ne descendez pas, je les jetterai !
– Seigneur chevalier, reprit la jeune fille en entendant cette réponse, replacez les pièces. Je vais descendre plutôt que de vous les voir jeter.
Perceval, tout heureux de ce qu'elle lui disait, revint vers l'échiquier et replaça les pièces. Mais elles s'y disposaient d'elles-mêmes mieux que personne n'aurait su le faire.

 

 

Robert de Boron, Merlin et Arthur, premier quart du XIIIe siècle,
traduit et présenté par Emmanuelle Baumgartner (Robert Laffont, "Bouquins", 1989)