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l'aventure des écritures

Les écritures lybiques

par Mohamed Aghali-Zakara et Jeannine Drouin
 
Le libyque - du nom "Libye" que les Grecs donnaient à l'Afrique (et sans rapport avec la Libye d'aujourd'hui) - a peut-être précédé l'installation des Phéniciens dans l'actuelle Tunisie et la fondation de Carthage au IXe siècle av. J.-C. Ce que l'on en connaît provient d'inscriptions funéraires et monumentales retrouvées en grande quantité dans la Numidie antique (actuelle Tunisie septentrionale et Algérie orientale) et dans les Maurétanies (Algérie occidentale et centrale, et Maroc septentrional). L'inscription la plus anciennement datée est une dédicace, de la dixième année du règne de Micipsa, roi des Numides, soit 138 av. J.-C. Hormis ce cas privilégié, les autres inscriptions n'ont pu être datées. Mais les travaux des préhistoriens font remonter cette écriture au VIIe ou au VIe siècle av. J.-C.


1. Stèle bilingue de Bordj Hellal
Les inscriptions libyques ont été relevées par centaines au Maghreb, surtout dans la région tunisienne de Dougga, et dans l'Est algérien. Elles ont été rassemblées principalement dans le corpus de J.-B. Chabot, qui comporte 1 125 inscriptions, et dans celui de L. Galand, qui a étudié vingt-sept inscriptions marocaines.
 
D'un point de vue linguistique, on considère généralement que le libyque serait le berbère de l'Antiquité. Les stèles bilingues punico-libyques et libyco-latines (images 1 et 2) ont permis d'établir la valeur d'une partie des signes, d'une partie seulement en raison de l'absence d'équivalences phonologiques complètes entre les langues en présence et des particularismes vraisemblables des parlers libyques. La première stèle bilingue (RIL1) fut découverte en 1631 par Thomas d'Arcos. Ce n'est que deux siècles plus tard, en 1849, qu'elle fut identifiée comme punico-libyque et rapprochée de l'alphabet touareg par F. de Saulcy. La dernière recension de M. Ghaki fait état de douze inscriptions bilingues lybico-puniques, de dix-huit libyco-latines.
 

2. Inscription bilingue libyco-punique
 
Ce fut le point de départ de l'identification de beaucoup d'autres inscriptions lapidaires. Progressivement - au-delà de l'unité graphique -, il a fallu reconnaître la diversité des alphabets. On a longtemps considéré qu'il y avait un alphabet "oriental" pour la partie est du domaine et un alphabet "occidental". Cette dichotomie, commode, ne correspond pas en fait à la réalité (image 3) et, comme l'a montré L. Galand, "il faut renoncer à tracer une limite géographique précise entre les deux alphabets" et "insister à la fois sur l'unité de l'écriture et sur la pluralité d'alphabets qui sont comme autant de facettes d'une culture" - alphabets qui correspondent vraisemblablement à des états de langue aussi variés pour ces époques anciennes qu'ils le sont aujourd'hui.
 



3. Stèle de Kerfala

 


4. Stèle de Tirakbin


      5. Stèle d'Abizar
D'un point de vue graphique, certaines inscriptions libyques horizontales de droite à gauche ont pu être influencées par l'écriture punique, mais beaucoup d'inscriptions se présentent avec l'orientation traditionnellement verticale, tradition encore attestée aujourd'hui (images 4 et 5). Malgré l'abondance des matériaux, la langue libyque n'a pas été reconstituée en raison de la nature même des textes, limités le plus souvent à des dédicaces, à des généalogies et à des formules ; cependant, des repères lexicaux et de rares repères syntaxiques permettent de reconnaître des traits berbères. Des séquences répétées ont pu être identifiées, mais la plus grande partie des inscriptions a résisté au déchiffrement.
À part quelques manifestations tardives, la pratique de cette écriture a disparu au nord de l'Afrique, vraisemblablement à la fin de la domination romaine, vers le Ve siècle apr. J.-C.
 

6. Tableau des vingt-deux signes libyques, et de leur valeur dans les écritures punique et latine
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