fermer
l'aventure des écritures

L'écriture touarègue : les tifinagh

par Mohamed Aghali-Zakara et Jeannine Drouin

Tableau comparatif des tifinagh des principaux groupes touaregs

Inscriptions de Libye
Avec un passé d'au moins deux mille cinq cents ans, il s'agit d'une des plus anciennes écritures du monde. C'est, après de très longues évolutions, l'état actuel des écritures libyques du nord de l'Afrique.
Jusqu'à présent, une dizaine d'alphabets traditionnellement utilisés par les Touaregs ont été recensés. Cinq d'entre eux sont présentés ci-contre, de gauche à droite : celui de l'Algérie, de la Libye, du Niger, du Niger-Mali et du Mali. Ils ont onze signes en commun (forme et valeur) sur un total de vingt à vingt-sept signes. Cette diversité tient aux variations phonologiques des différents parlers touaregs. L'évolution de la forme et de la valeur des signes actuels permet de déterminer les variants et les invariants par rapport aux écritures libyques : on dénombre six formes de même valeur et une douzaine d'autres signes qui ont même forme que les signes libyques mais une valeur différente (en tenant compte de certaines valeurs hypothétiques du libyque) ; d'autres n'ont aucune correspondance, ni graphique ni phonique.
 
Comme pour les libyques, la facture est géométrique mais les tifinagh ont en outre des lettres à points, isolés ou associés à des traits. Le système alphabétique actuel - non cursif - est resté consonantique, mais comprend deux semi-consonnes qui peuvent avoir fonction de voyelles : /w/ et /y/. Par ailleurs, le point /·/ ne peut être employé, traditionnellement, qu'à la fin d'un mot avec la valeur /a/ mais aussi, sporadiquement, avec la valeur /i/ et /u/. Ce point, qui indique la fin d'un mot ou d'une séquence, constitue une pseudo-segmentation dans une écriture qui n'en a pas.
Cette compacité graphique - sans segmentation et sans voyelles - est accentuée par l'usage de lettres à valeur biconsonantique : un signe représente deux sons, sous certaines conditions. Il ne peut s'agir que de deux consonnes conjointes, c'est-à-dire ne pouvant admettre oralement de voyelle médiane. Ainsi, en transcription latine, dans firt, "le mot", les deux dernières consonnes conjointes -rt seront écrites avec un signe combinant le signe O/r/ et le signe +/t/, soit . Dans d'autres cas, il peut y avoir association avec ou sans réduction de l'un des signes ou simplement changement d'orientation d'un même signe. Par exemple : # /j/, #/nj/ ; /d/, /nd/.Les écritures touarègues ignorent également le redoublement de la consonne, même quand il a une valeur grammaticale. L'écart est donc considérable entre le système de la langue orale et celui de la langue écrite.
Le sens de l'écriture est traditionnellement vertical, de bas en haut, mais il peut être également horizontal de gauche à droite et de droite à gauche, en boustrophédon et quelquefois en spirale.

Texte en tifinagh segmenté par des blancs

Fragment d’un texte moderne

Textes écrits en tifinagh
Cette écriture a plus évolué au cours des dernières décennies qu'en deux mille ans, au contact des deux autres écritures connues, les écritures arabe et latine. Celles-ci ont donné l'exemple de la segmentation, c'est-à-dire du découpage de l'énoncé en groupes de signes qui constituent des mots distincts. Cette segmentation se fait par des blancs, ou par de grandes parenthèses dont la partie concave ferme la séquence déterminée.
Dans l'Antiquité gréco-latine, et sporadiquement dans l'écriture libyque, l'usage du point a été la première technique de séparation des mots, technique inégalement utilisée. Elle ne s'est pas généralisée dans les écritures libyco-berbères parce que le point y est déjà utilisé avec des valeurs vocaliques, à la finale du mot.
 
L'autre innovation consiste dans l'invention de signes vocaliques. On observe, dans ce domaine, une prolifération d'inventions individuelles qui n'ont pas encore abouti à un système vocalique cohérent, différenciant bien voyelles et semi-consonnes et mettant en évidence les proximités de sons et de formes. Depuis une quarantaine d'années, certains Touaregs arabisants ont adopté les voyelles brèves arabes, suscrites aux consonnes, rendant la lecture plus aisée, et l'orientation de la graphie arabe de droite à gauche. Le texte est segmenté et supprime les signes biconsonantiques.
Au début du siècle, le père de Foucauld chercha le premier à créer un système vocalique pour les tifinagh et proposa une orientation unique de l'écriture, de gauche à droite. Les Touaregs de l'Ahaggar ne l'adoptèrent pas. Actuellement, les évolutions graphiques, que l'on peut considérer comme populaires - n'obéissant pas à des suggestions extérieures -, vivifient un système d'écriture qui, récemment encore, perdait du terrain. Il est ranimé pour répondre à de nouveaux besoins et en tant que facteur identitaire et culturel.
 
À l'extérieur de la société touarègue, il y a, au Maghreb, réappropriation d'une écriture perdue bien avant l'islamisation et l'emprise de l'écriture arabe. Pour d'autres raisons, des initiatives multiformes, qui ne sont pas d'origine populaire, tentent de réinsérer un ou des alphabets en réutilisant environ la moitié des signes touaregs de l'Ahaggar et en remplaçant les autres jugés peu pratiques ou sujets à confusion, en créant des signes vocaliques et en supprimant les biconsonnes. Il s'agit de néo-tifinagh qui s'intègrent à la revendication identitaire, au même titre que la langue, au Maghreb. Des essais isolés de cursivité donnent à cette écriture l'apparence d'un syncrétisme entre les écritures arabe et berbère. Si cette tendance se généralisait, le terme tifinagh ne serait peut-être plus approprié.
 
Les graphies de secours ont été utilisées au Maghreb quand l'écriture avait été perdue. On peut faire remonter au XIIe siècle les attestations les plus anciennes de textes berbères écrits avec l'écriture arabe dont les Ibadites d'Algérie et les Chleuhs du Maroc ont été familiers dans les siècles suivants. Les milieux judéo-berbères du Maroc ont également utilisé l'écriture hébraïque pour fixer des textes de la tradition juive appartenant aussi à l'oralité dans un pays sans tradition araméenne. Dans les années 1960, cette transmission orale et écrite était moderne et vivante.
 

Extrait du manuscrit de la Haggadah, Texte berbère en écriture hébraïque carrée

Inscriptions sur un arbre de la région d'In Gall
La culture touarègue appartient largement au domaine de l'oralité dans une société possédant une écriture bimillénaire qui est peut-être la seule véritablement autochtone. Le paradoxe s'amplifie si l'on considère que c'est une tradition orale qui authentifie l'origine mythique de cette graphie. Elle aurait été créée par un héros civilisateur autour duquel s'organise la cohérence sociale. En revanche, dans la tradition islamique, cette écriture est considérée comme impie par ceux qui se rallient, même Touaregs, à la seule écriture arabe. Pour eux, il s'agit d'akatab n Iblis, "l'écriture du diable".
 
Cette écriture, compacte et complexe, requiert de ses usagers un grand pouvoir de reconstruction mentale et d'abstraction. Le paradoxe veut que, non contents de ces difficultés de lecture, les Touaregs eux-mêmes les amplifient au cours de jeux traditionnels qui mettent en cause le lisible par l'énigmatique.
sommaire
haut de page