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l'aventure des écritures

Les quatre styles d'écriture

par Monique Cohen

En même temps qu'il fixait le corpus des formes correctes, Li Si (mort en 208 av. J.-C.), le ministre du Premier Empereur, rationalisait la graphie des caractères qui désormais s'inscrivirent tous dans un rectangle virtuel, quel que soit le nombre de traits, tandis que, incisées sur os ou sur écaille, fondues dans le bronze, les graphies antiques étaient "irrégulières". Le style "petit sceau", xiaozhuan, présente des traits nets et fins, de même épaisseur ; c'est une écriture harmonieuse et bien lisible, principalement utilisée pour la gravure des sceaux et des inscriptions lapidaires.
L'usage du pinceau - et de supports tels que les planchettes de bambou ou la soie - est à l'origine de l'"écriture des scribes", lishu. Les traits sont plus épais, des pleins et des déliés fortement contrastés la caractérisent. Le caractère n'occupe plus un rectangle dressé mais un carré légèrement écrasé. Le ductus du pinceau est "apparent". Pour écrire correctement, il fallait conduire son pinceau selon des règles bien définies. Rapidement, cette écriture des scribes fut prépondérante et l'écriture "des sceaux" tomba en désuétude.
L'emploi de pinceaux plus souples entraîna l'évolution vers l'écriture dite "régulière", kaishu, où les caractères s'inscrivent harmonieusement à l'intérieur de carrés. Les traits sont tracés avec fermeté et précision, bien détachés, la lecture est aisée et sans ambiguïté. C'est l'écriture des documents officiels, des copies solennelles. Les caractères d'imprimerie s'en inspirent.




L'écriture cursive, ou rapide, xingshu, est l'écriture quotidienne, informelle, celle des notes personnelles et des lettres familières. La main court, et, si le ductus du pinceau suit l'ordre "canonique" des traits, les caractères sont tracés dans un seul et même geste, alors que dans l'écriture régulière le pinceau est "levé" entre les traits.
Plus rapide encore est l'écriture caoshu, "en herbes" ou "cursive brouillonne". Les traits ne sont plus identifiables et souvent plusieurs caractères consécutifs sont liés. Le geste esthétique prend le pas sur la lisibilité ; celle-ci appartient au domaine de l'art.
 
Les historiens de l'écriture chinoise considèrent traditionnellement ces quatre styles comme des étapes successives de son évolution. Les fouilles conduites au cours des dernières décennies dans les tombes d'époque Han et Qin, voire des Royaumes combattants, ont mis au jour plusieurs dizaines de milliers de planchettes de bambou ou de bois et quelques manuscrits sur soie. Désormais, pour ces époques anciennes (IVe siècle avant notre ère-Ve siècle de notre ère), l'étude de l'écriture peut se faire d'après des sources directes - des manuscrits - et non pas sur les "transferts" que sont les inscriptions fondues dans le bronze ou gravées dans la pierre. En outre, pour une même époque, la diversification des sources permet de refonder l'analyse paléographique.
Un nouveau champ d'étude de l'écriture est né : celui des "écrits sur planchettes et sur soie". Les premières trouvailles avaient rattaché ces manuscrits au style des scribes, l'analyse approfondie de la masse des documents fait apparaître une réalité plus complexe. Avant le Ier siècle de notre ère, l'écriture des scribes n'est pas encore bien fixée, mais on en trouve les prémices dans certaines graphies sigillaires de documents datés de 309 avant notre ère. Des formes cursives de l'écriture sigillaire et de l'écriture des scribes "archaïque" se rencontrent déjà, de même que certaines caractéristiques propres à l'écriture régulière apparaissent au début du Ier siècle de notre ère, alors que les styles régulier, cursif et "en herbes" se fixeront progressivement sous les Wei et les Jin (IIIe-Ve siècle).

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