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l'aventure des écritures

L'écriture dongba des Naxi

par Juliette Debon
L'écriture dongba est l'écriture de la minorité chinoise des Naxi. Les Naxi, qui sont environ 245 000, occupent la partie nord de la province du Yunnan, au sud-ouest de la Chine et au pied du Tibet. Ils sont les descendants d'une branche des Qiang, minorité de nomades repoussés par les Chinois vers le sud où ils se sédentarisèrent à l'époque de la dynastie des Han (de 206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.).
 
Ils adoptèrent la religion locale, un chamanisme primitif fondé sur le culte de la nature, et assimilèrent les croyances populaires. Au cours des siècles suivants, ils reçurent l'influence de moines bon lors de leur expulsion du Tibet, puis de représentants des sectes bouddhistes des Bonnets Jaunes et Rouges.
 
Une religion particulière est née de ces croyances primitives mêlées d'influence bouddhique : la religion dongba. Fondée selon la légende par dongbashilo, tueur de démons, c'est une religion chamaniste et polythéiste, reposant sur le culte des ancêtres et de la nature. Les Naxi pensent que tout espace est habité par des dieux, petits ou grands, des esprits des morts, des esprits bons ou mauvais, et des démons qui agissent sur la vie de façon quotidienne. L'intermédiaire entre le monde surnaturel et les hommes est le prêtre ou dongba qui, à travers la pratique de rites, apaise ou exorcise les esprits, dieux ou démons.
 
Au cours des nombreuses cérémonies célébrées tout au long de l'année, les dongba dansent et récitent des textes sacrés en s'aidant de manuscrits. On trouve, ou trouvait, des dongba dans la plupart des villages. Ils remettaient à leurs fils leur savoir, leurs traditions, leurs instruments et leurs manuscrits. Ces manuscrits, ou "classiques", sont pratiquement les seuls supports de l'écriture dongba.
 
Il existe plusieurs catégories de classiques parmi les deux mille existant : des classiques de divination, de descriptions de danses sacrées, de médecine ou d'astrologie, mais le plus grand nombre contient les mythes qui racontent l'origine de toute chose. De forme rectangulaire allongée, ils sont reliés par le côté gauche, et leur couverture qui porte le titre est magnifiquement décorée. Les pages intérieures se lisent de gauche à droite et de haut en bas. Elles sont divisées en trois ou quatre parties égales dans le sens de la longueur, elles-mêmes fragmentées en cases inégales ponctuant le récit. Le papier de couleur marron est d'origine végétale, et l'encre est un mélange de suie récupérée sur les marmites et de bile. On écrit à l'aide d'un fin morceau de bambou taillé.
 
Ce qui frappe au premier abord, c'est le style simple, épuré et pictographique des caractères de l'écriture dongba. Elle rappelle instantanément l'écriture hiéroglyphique égyptienne, et on les imagine inventées à la même période. Mais personne ne s'accorde sur la date de sa création. Parfois jugée vieille de plus de mille ans, son origine est le plus souvent estimée à quelques siècles à peine (XVIe ou XVIIe), en accord avec les plus anciens manuscrits datés encore conservés. En revanche, les caractères de l'écriture symbolisant la faune et la flore permettent d'affirmer qu'elle a été créée dans la région actuelle des Naxi. Avant la diffusion de l'écriture chinoise, la population pouvait noter de façon simple quelques caractères pour faire ses comptes ou écrire de courts messages. Mais seuls les dongba connaissaient tous les secrets de l'écriture.
 
La lecture d'un manuscrit nécessite une connaissance parfaite de l'histoire racontée. En effet, le nombre des caractères, environ 1 500, ne permet pas de noter tous les mots, mais seuls les mots clefs du récit apparaissent, servant ainsi d'aide-mémoire : c'est une écriture mnémotechnique. Il n'existe aucune règle dictant le choix particulier des caractères ou leur position au sein d'une case. Les caractères "clefs" sont sélectionnés par l'auteur selon ses propres repères. La lecture ou l'écriture d'une même histoire peuvent donc connaître de légères variations d'un dongba à l'autre.
 

Les caractères

Les caractères de l'écriture dongba peuvent être divisés en deux grandes catégories :
le soleil
- Les caractères pictographiques * sont la base de l'écriture.
Ils représentent concrètement ce qu'ils signifient : le soleil, l'homme, la montagne.
Ils peuvent, légèrement modifiés, voir s'élargir leur signification. Ainsi, modifié, le caractère "l'homme" peut signifier : danser, porter, courir ; moi ; se tenir debout ; être assis ; se lever, tomber ; sauter ; marcher.
l'homme

danser, porter, courir
moi
être assis
sauter
Le caractère "yeux" modifié peut signifier voir ou aveugle.
le mouton
dents
Certains caractères sont employés dans un sens symbolique : le blé représente les céréales en général ou le mouton, les animaux domestiques.
 
- Les caractères phonétiques * sont le plus souvent utilisés pour exprimer une idée abstraite difficile à illustrer de façon figurative. On emprunte alors le caractère d'un homophone.
 
Le caractère "dents" peut être utilisé pour écrire "riche", qui se prononce de la même manière. Cette utilisation phonétique des caractères permet d'écrire les noms propres : des noms de lieux, de dieux, d'esprits ou de grands ancêtres.
 
La complexité de l'écriture dongba permet de grandes divergences d'interprétation. Tous les mots ne sont pas notés. Certains caractères sont représentés pour leurs homonymes, et leur lecture nécessite une bonne connaissance de la langue naxi. Il existe également des mots "vides", qui ont une fonction presque grammaticale ou de ponctuation, et qui apparaissent mais ne sont pas prononcés. Alors comment savoir quels mots doivent être prononcés, et lesquels ne le doivent pas, et quels mots sont sous-entendus ? Comment traduire un caractère dans une phrase donnée : par son sens figuratif, ou par un de ses homonymes ? À cela s'ajoutent les différentes interprétations que l'on peut donner à un groupe de caractères identifiés comme c'est le cas pour cet extrait du Mythe de la création tiré d'un dialogue entre Chong'en Li'en, le grand ancêtre naxi, et le dieu du Ciel. Ce dialogue se déroule au ciel, dans le palais du dieu du Ciel. Chong'en Li'en veut épouser la fille du dieu du Ciel, et ce dernier lui demande ce qu'il apporte en cadeau. Les mots "Chong'en Li'en répondit" n'apparaissent pas dans le texte original, ils sont sous-entendus.

Traduction mot à mot, de gauche à droite et de haut en bas :
Le ciel, les étoiles, l'argent, l'or, Chong'en Li'en (héros du mythe de la création et Grand Ancêtre des Naxi) portant sur le dos, négation, pouvoir (caractère phonétique, le caractère figuratif signifie pagode), conduire ou mener, à relier au bœuf et au mouton sur la droite, la terre recouverte de trois brins d'herbe symbolisant une multitude de brins d'herbe, et la négation.
 
Traduction de He Zhiwu et Fang Guoyu :
Chong'en Li'en répondit :
"Le ciel immense est rempli d'étoiles,
et il m'est impossible d'y porter de l'or et de l'argent,
les chemins de la terre sont infinis,
et il m'est impossible d'y mener bœufs et moutons."
 
Traduction de He Fayuan :
Chong'en Li'en répondit :
"Je possède autant d'or et d'argent qu'il existe d'étoiles,
mais il m'est impossible de les porter au ciel,
Mes bœufs et mes moutons sont aussi nombreux que les brins d'herbe,
mais il m'est impossible de les mener au ciel."
 
Il existe des dictionnaires en anglais (A Na-Khi-English Encyclopedic Dictionary de J.F.Rock) et en chinois (Manuel de l'écriture pictographique naxi de He Zhiwu et Fang Guoyu, et Dictionnaire de l'écriture pictographique mosso de Li Lincan). Mais ils ne peuvent être employés comme des dictionnaires classiques et ne suffisent pas pour traduire un texte.
 
L'écriture dongba est la dernière écriture pictographique encore utilisée dans le monde, mais son usage traditionnel est menacé. En effet, les dongba, seuls capables de la déchiffrer et de l'écrire parfaitement, sont aujourd'hui de moins en moins nombreux, et les derniers encore en vie sont pour la plupart assez âgés. Un immense travail de traduction a été effectué par l'Institut de recherche sur la culture dongba situé à Lijiang, capitale des Naxi. Les chercheurs de l'Institut aidés de trois dongba ont traduit en chinois la majorité des textes sacrés existants. Ce travail, effectué dans l'urgence, a nécessité plus de dix ans et a permis un véritable sauvetage d'une écriture et de ses textes par des témoins directs de leur disparition.
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