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l'aventure des écritures

Les signes précunéiformes

par Béatrice André-Salvini

 

Un phénomène social

L'écriture ne constitue pas une invention isolée, mais elle s'inscrit dans un contexte d'évolution de la société. Elle apparaît au cours d'une période de mutations profondes coïncidant avec l'apparition des villes. Dans la seconde moitié du IVe millénaire av. J.-C., la cité d'Uruk a déjà un long passé et une organisation sociale élaborée. Les artisans découvrent la technique du cuivre moulé et de la roue. Le temple de la divinité tutélaire est aussi un grand centre administratif. Les relations deviennent complexes. Comme la mémoire humaine est limitée, il s'avère nécessaire de trouver un système nouveau et unifié permettant de "prendre des notes" pour conserver les informations orales, puis de restituer le langage. C'est ainsi que l'écriture est née.
 


Le sumérien

Les tout premiers témoignages de l'écriture sont difficilement déchiffrables pour nous. Bien que les signes ne permettent pas d'identifier la langue transcrite, il est vraisemblable qu'il s'agit, dès l'origine, du sumérien, langue isolée ne se rattachant à aucune famille linguistique connue. Les premières tablettes ne comportent que les éléments essentiels à la compréhension du message à conserver : des mots sans relation entre eux et non des phrases. À des nombres sont associés des signes - symbolisant des personnes, des animaux, des objets ou des marchandises -, incisés selon des tracés constants et normalisés, prouvant qu'il s'agit d'un répertoire reconnu et accepté par tous, donc d'une véritable écriture.



Signes protoélamites

Ces premiers signes, précunéiformes, représentent un mot (logogramme) ou une idée (idéogramme). Ce sont des images réalistes, ou bien déjà stylisées et simplifiées (des pictogrammes représentant le tout ou une partie de l'objet désigné) ou des symboles (transcrivant un concept ou une idée dont la signification figurative n'est pas reconnaissable immédiatement).
Cela a amené certains assyriologues à conclure à l'existence d'un stade plus archaïque de l'écriture, dont les deux tablettes de Tell Brak figurant le simple dessin d'une chèvre et d'un mouton à côté d'un nombre seraient peut-être des exemples. Mais les signes protoélamites, un peu plus récents, font apparaître des représentations d'animaux semblables à ceux de Tell Brak et il est raisonnable de penser que les scribes d'Uruk, qui devaient former un collège organisé, soucieux d'efficacité, ont créé un répertoire de signes dépassant très rapidement le stade des dessins aux formes compliquées, longs à tracer dans l'argile et sujets à des risques de déformations incompatibles avec le caractère codifié d'une écriture.
 

L'argile

Si les inscriptions officielles sont gravées dans la pierre ou le métal, l'argile, seule véritable ressource de la Mésopotamie d'alors, est le support privilégié et imposé de l'écriture cunéiforme ; selon un mythe de création sumérien, elle est à l'origine de la vie : c'est à partir d'une poignée de terre que l'homme fut créé.
En écrivant sur l'argile, les créateurs de l'écriture se relient à la genèse du monde, à l'apparition de l'homme et des premiers principes de la civilisation ; ils en transcrivent les symboles en images de terre selon les critères de leur pensée et les symboles de leur société.
De nombreux concepts ont été représentés de façon abstraite dès les premiers essais de l'écriture. C'est le cas pour l'animal le plus souvent "compté", le mouton : une croix dans un cercle désigne l'animal dans son enclos. L'idée est facile à comprendre et nous utilisons, encore aujourd'hui, le principe des croix dans des cases pour répertorier rapidement des objets ou des éléments qui se répètent. Mais d'autres symboles plus élaborés ne peuvent être compris que grâce à leur forme évoluée, permettant de remonter les différentes étapes d'une évolution sur près de trois millénaires et d'en comprendre la forme primitive. Certains signes archaïques nous restent encore obscurs.

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