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l'aventure des écritures

Principes et évolution de l'écriture cunéiforme

par Béatrice André-Salvini

calame

Simplification de l'écriture

Simple aide-mémoire à l'origine, l'usage de l'écriture s'est développé rapidement au cours des siècles suivants, dans sa forme et dans son contenu. La graphie linéaire, incisée à l'aide d'un outil pointu, s'est vite déformée, les signes perdant toute ressemblance avec le tracé figuratif primitif. Les contraintes du support d'argile ont déterminé la transformation des signes : comme il est difficile de tracer des lignes courbes sur l'argile fraîche, on les décompose en lignes droites, bientôt imprimées et non plus incisées au moyen d'un calame de roseau, à bout triangulaire, qui produit des impressions en forme de coins. C'est ainsi que la graphie devient "cunéiforme".
Cette transformation est en germe dès les débuts de l'écriture, puisque les plus anciennes tablettes (Uruk IV) comportent déjà certains signes imprimés "cunéiformes", à côté de signes tracés.
 
Parallèlement à l'évolution du graphisme, les scribes ont cherché à augmenter les possibilités du système idéographique pour noter davantage d'informations et les rendre plus précises, par la création de signes composés.
Pour simplifier l'écriture, on a cherché à réduire le nombre de signes. Ainsi, le même idéogramme peut servir à transcrire des choses ou des idées voisines comme la bouche (KA), le nez (KIR4), la parole (INIM), mais aussi l'action de parler (DU11), de crier (GU3), etc. Le lecteur doit choisir entre ces sens divers selon le contexte. Pour remédier à cette difficulté de lecture, des déterminatifs de classification sont placés en début ou en fin de mot ; ils ne se lisent probablement pas à haute voix, et servent simplement à préciser à quelle catégorie appartient le concept exprimé : dieu, homme (pour les noms propres), femme, astre, poisson, pays, objet en pierre ou en bois.

Le sumérien comporte beaucoup de mots d'une seule syllabe, ce qui implique que de nombreux mots aient le même son et des significations différentes (comme en français "verre", "ver" ou "vert"). Il existe par exemple seize signes sumériens se prononçant "du". Pour les transcrire et les distinguer les uns des autres, les déchiffreurs modernes les ont numérotés :
- DU1 signifie "aller" ;
- DU3 signifie "faire, construire" ;
- DU6 signifie "colline (tell)", etc.

KA

Apparition des phonogrammes

Les Anciens, quant à eux, devaient les différencier grâce à des nuances de ton. Par souci de simplification, ces variantes de sons sont souvent notées arbitrairement par un seul de ces signes, selon le principe de nos rébus modernes. La nécessité de transcrire les noms propres et les liaisons grammaticales a conduit les scribes à inventer très rapidement des signes-sons (phonogrammes) en dépouillant les idéogrammes de leur sens pour ne conserver que leur son : ainsi, le signe de la bouche (KA) sert à exprimer le son "ka".
 
Ces procédés ont entraîné une diminution du répertoire des signes qui est passé de 900 à l'époque primitive à environ 500 vers 2400 av. J.-C. On a abouti à un système en partie phonétique, syllabique, bien attesté dès 2800 avant notre ère à Ur, permettant d'écrire des phrases, avec les relations des mots entre eux et les nuances de la langue parlée. Dès les origines, les scribes d'Uruk ont entrepris un travail de classification des mots de leur langue et des signes de leur écriture par l'établissement de listes de mots établies dans un but pédagogique. C'est ce qu'on appelle les "listes lexicales", qui resteront la base de l'enseignement de l'écriture et des langues pendant toute l'histoire du cunéiforme. Dès la naissance de l'écriture sont apparues des listes de professions et des listes thématiques simples (objets en métaux, textiles).


Évolution et adaptation de l'écriture

Le contenu des textes s'est enrichi parallèlement aux possibilités nouvelles de restituer par écrit tous les éléments de la langue sumérienne. Ces progrès de l'écriture ont dû contribuer, à leur tour, à faire évoluer la langue.
À l'époque des Dynasties archaïques, (vers 2800-2340 av. J.-C.), à côté des contrats et documents économiques, apparaissent des textes de divination et des tablettes littéraires.
Vers 2600, les premières versions écrites de la littérature sumérienne sont transcrites souvent au moyen de racines simples, laissant au lecteur le soin de suppléer les éléments absents. Elles relèvent encore d'une tradition en grande partie orale et les difficultés de lecture en sont parfois insurmontables.
Vers le milieu du IIIe millénaire, les signes décomposés, renversés, simplifiés, utilisés pour leur son et non plus pour leur sens premier, perdent une partie de leur contenu symbolique et leur évolution graphique s'accentue d'autant plus vite. La grammaire est désormais fixée, les phrases sont écrites dans la succession normale des mots et pourvues de tous leurs éléments grammaticaux. L'écriture cunéiforme restitue les nuances de la pensée. Son adaptation à d'autres langues va devenir le facteur principal de son évolution.

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