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l'aventure des écritures

Les Grecs et l'écriture

par Anne Zali


Dans sa simplicité et sa précision, l'alphabet grec tel qu'il est constitué au VIIe siècle av. J.-C. est un instrument efficace de notation de la parole et de la pensée. Mais loin de n'être qu'un outil de mémorisation, l'écriture joue en Grèce entre le VIIe et le Ve siècle av. J.-C. un rôle décisif, à la fois dans la constitution d'un espace de débat démocratique et dans l'invention de nouveaux objets intellectuels.
Vers 650 av. J.-C., l'écrit fait son entrée dans la cité et commence, sous une forme monumentale, à jouer un rôle central dans la conduite des affaires de l'État. Avec Solon, les lois de la cité sont mises par écrit et rendues publiques, visibles et lisibles, au centre même de l'espace public : nul n'est censé ignorer la loi. À l'imposition de la tyrannie succède l'autorité des lois. Elles sont écrites sur des tables de pierre en lettres géométriques peintes le plus souvent en couleurs vives et réparties ,à partir du milieu du Ve siècle av. J.-C., lorsque lapicides et maîtres graveurs inventent le style appelé "stoichédon", selon un quadrillage parfait où lignes horizontales et verticales se recoupent à angles droits dessinant un damier. Elles sont dressées dans le Prytanée, lieu de la décision politique, ou gravées sur les parois des sanctuaires. La publicité donnée à la loi dans les endroits les plus en vue de la cité fait de l'écrit la base même de la démocratie et permet à tout citoyen de prendre connaissance des décisions de la cité et d'exercer un contrôle sur les modalités de leur application.
L'histoire politique de la Grèce ancienne est intimement liée aux développements de l'écriture. Ainsi, en 403 av. J.-C. à Athènes, la chute des Trente Tyrans et le rétablissement de la démocratie coïncident avec l'adoption par la Grèce d'un modèle unique d'alphabet: l'alphabet ionien. Son essor repose sur une large alphabétisation des citoyens. C'est dans un souci de non-intervention de l'État que la mise en œuvre du système scolaire est laissée à l'initiative privée : l'écriture en Grèce ne fera pas l'objet d'une confiscation par le pouvoir.
À l'inverse des modèles hittite ou créto-mycénien, qui consacrent la mainmise du pouvoir sur l'écriture, c'est, en Grèce, l'écriture qui prend possession de la cité et en fait un lieu privilégié d'échange, de débat, de déploiement des savoirs. La pratique de l'ostracisme illustre bien le rôle indispensable de l'écriture dans le fonctionnement de la démocratie : chaque citoyen en effet pouvait une fois par an écrire sur un tesson, ou ostracon, le nom d'un personnage qui, d'après lui, prenait trop d'importance dans la vie publique. Si le même nom apparaissait plus de six mille fois, on éloignait d'Athènes pour dix ans l'intéressé. De cette manière, la cité se trouvait garantie par l'écriture du retour de la tyrannie.

Dans le domaine juridique, l'écriture des lois bouleverse l'exercice traditionnel du droit: il se fait plus précis et moins arbitraire dès lors que les peines correspondant aux délits sont écrites et par là même immuables. Tout citoyen peut consulter décrets et lois, et poursuivre ceux qui ne s'y conforment pas. Devant la loi écrite, tous les citoyens sont égaux en droit.

Dans le domaine intellectuel, l'écriture permet l'invention de nouveaux objets et ce notamment dans trois domaines: la géométrie, la géographie et la médecine, c'est-à-dire trois disciplines qui mettent au centre l'activité graphique.
C'est à partir de l'écriture que la géométrie construit ses opérations et ses instruments.
C'est en osant dessiner la terre habitée qu'Anaximandre entreprend de penser le monde à travers une figure géométrique : "Produit entièrement graphique, la carte permet à l'œil et à la mémoire de maîtriser en une figure miniaturisée des informations autrement trop abondantes et trop disséminées" (Marcel Detienne, Les Savoirs de l'écriture dans la Grèce ancienne). C'est en écrivant que les disciples d'Hippocrate peuvent décrire, classer et corréler les symptômes, et entrer dans l'ordre de la mesure et de l'exactitude.
 
Dans sa simplicité, l'outil alphabétique rend l'écriture accessible à la majorité des citoyens. Sa réalisation graphique est l'œuvre des lapicides et des scribes. Les lettres gravées au ciseau dans la pierre sont préalablement dessinées au pinceau après qu'a été établie la "réglure", c'est-à-dire le quadrillage régulier de toute la surface. Elles sont ensuite peintes au minium, mais parfois aussi en plusieurs couleurs. L'importance politique et sociale de l'écriture se mesure aux privilèges et aux marques d'honneur dont les scribes font l'objet: ainsi à Athènes, au VIe siècle av. J.-C., le scribe donne son nom à l'année, il marche en tête avec les premiers magistrats de la cité dans les sacrifices et les processions... Il gère les affaires publiques, celles des dieux aussi bien que celles des hommes: dans la législation établie par Solon, en effet, lois sacrées et règles de la vie civile cohabitent et les questions concernant le culte sont débattues à l'Assemblée, souvent même elles y sont prioritaires.
L'écriture a en effet dans la Grèce ancienne une fonction religieuse importante, même si son origine purement humaine, aux antipodes du modèle théocratique d'Israël, ne fait nullement intervenir la puissance des dieux. Les textes de certaines décisions officielles déposées dans les sanctuaires sont placés sous la protection des dieux. Leur mise en dépôt auprès du dieu les place hors d'atteinte. Ainsi, les sanctuaires de Delphes conservent les actes d'affranchissement des esclaves, le dieu y apparaît comme partie contractante fictive, la vente de l'esclave s'effectuant directement du maître au dieu.
L'écriture peut enfin avoir une fonction magique: certains textes présentent des séquences de lettres incompréhensibles et sont manifestement cryptés; d'autres, inscrits sur des plaquettes de plomb, sont enfouis dans le sol pour envoûter à distance leur victime. Enfin, la dimension artistique est loin d'être absente. Le verbe graphein qui signifie "écrire" désigne aussi l'acte de peindre. L'écriture, à travers stèles, sculptures, monnaies ou mosaïques, est souvent associée à un projet décoratif. Il arrive même dans certaines inscriptions que le souci d'harmonie l'emporte sur le souci d'information.
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