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l'aventure des écritures

Une pratique d'écriture insolite : la micrographie hébraïque

 
Les copistes juifs se sont très tôt rendu compte du potentiel décoratif inhérent à l'écriture hébraïque ; aussi, exploitant la valeur esthétique manifeste des signes graphiques, ils ont utilisé la lettre à des fins ornementales. La forme la plus originale qu'a prise leur art de la calligraphie, et qui est caractéristique du codex hébreu médiéval, est bien la micrographie. Ce procédé d'écriture minuscule consiste à placer sur les pages des bibles les diverses annotations et gloses du texte sacré, ce qu'on appelle la massore, commentaire critique concernant la graphie, l'orthographe et la lecture du texte biblique, visant à en assurer la transmission la plus exacte possible.

Né au Proche-Orient où il est attesté dès le IXe siècle, le procédé gagne la péninsule Ibérique pour s'étendre aux contrées ashkénazes (France du Nord, Saint Empire) et organise en formes artistiques variées un texte qui n'est plus fait pour être lu, mais pour être vu. Il s'agit tout à la fois d'une ornementation purement décorative (entrelacs géométriques, stylisations végétales, anthropomorphes ou zoomorphes) et de véritables illustrations d'épisodes bibliques.
Ainsi, dans cette bible espagnole de la fin du XIIIe siècle ouverte au Cantique de la mer Rouge (Exode, 15, 1-18), l'apparat massorétique encadre le texte de calligrammes géométriques en micrographie. Mais, à y regarder de près, ne sont-ce là que formes seulement abstraites, tracés uniquement graphiques, épures simplement décoratives ? Ces schémas de courbes et de droites, à la rigueur toute mathématique, ne seraient-ils pas, en fait, des représentations figurées, en d'autres termes des illustrations du texte ?
 
"Les chars de Pharaon et son armée, Il les a jetés à la mer !" Sur la page de droite, illustrant ce verset, le micrographe a représenté de manière très stylisée le timon central, les essieux latéraux et les roues de deux chars, qui d'ailleurs ressemblent fort à ceux que le papier de certains manuscrits postérieurs porte en filigrane. Celui du haut, plus orné, est sans doute celui de Pharaon, celui du bas, plus simple, figure le tout-venant de la cavalerie.
De même, sur la page de gauche où le calligraphe, évoquant le verset :
"Il a jeté à la mer cheval et cavalier" ou tel autre : "La fine fleur de sa chevalerie s'est noyée dans la mer des Joncs", a seulement figuré, en haut de la page, un mors de cheval à double canon muni de ses bossettes rondes, à moins qu'il ne s'agisse des anneaux porte-rênes. En bas, sous forme de simples demi-cercles superposés, les flots et les vagues de la mer dévastatrice, omniprésente dans le poème.
Ces gloses visuelles, sortes de métonymies iconographiques plus allusives que descriptives, plus suggestives que réellement concrètes, sont souvent la marque de l'illustration biblique dans les manuscrits de la péninsule. Commentaire dépouillé à l'extrême, elles se situent à mi-chemin entre image et symbole, entre abstraction et figuration, représentations épurées qui contrastent avec la grandeur et la violence de la scène.
 
L'illustration micrographiée extraite d'un volume du Livre des Prophètes, copié vers 1280-1300 dans l'est de la France, est plus explicite. Le volume met en scène deux chevaliers qui s'affrontent et que les légendes identifient comme David et Nabal. Ce dernier, faisant preuve d'ingratitude envers le vainqueur de Goliath, déchaîne la colère du futur roi : "Que chacun ceigne son épée !", ordonne celui-ci à ses hommes. Mais Abigaïl, la femme de Nabal, s'interpose et réussit à éviter la guerre entre les deux clans. Si les deux hommes s'opposent, ils n'en viennent jamais aux mains dans le récit biblique (Samuel, 25), et c'est un différend d'ordre moral que Moïse, le copiste de la massore, met en scène sous forme d'un combat entre deux belligérants, ce qui n'est pas rare au Moyen Âge. La représentation de cette joute, on l'aura remarqué, est presque entièrement constituée de lettres, à peine rehaussées du tracé de quelques rares contours.
Si, à l'orée des différentes divisions des bibles, on trouve souvent des panneaux micrographiés qui n'ont d'autre fonction que décorative, il en est aussi qui illustrent "à l'avance" un épisode plus lointain dans le cours du texte, tel le second tome de cette bible suisse datée 1294-1295, au début du Livre de Samuel : sous nos yeux, en apparence, le cadre architectural d'une ville fortifiée où divers personnages, tous à têtes d'animaux sauf un, sonnent de la trompe rituelle shofar, pendant que deux autres, à l'entrée de la ville, portent les armes. En fait, ce panneau à mot initial illustre exactement le moment où le premier roi d'Israël annonce à tout le peuple la révolte contre les Philistins :
"Saül fit sonner du shofar dans tout le pays et tout Israël reçut la nouvelle."
(Samuel, 13, 3).

La parole génère son propre ornement

De même, sur une bible espagnole de 1357, au début de l'Exode, la main de l'artiste a comme ciselé la micrographie d'une sorte de boîte ou de coffret muni d'un fermoir, posé sur des lignes d'écriture en zigzag. Il est question ici de la nacelle de jonc de l'enfant Moïse cachée dans les roseaux des eaux du Nil, tel que l'épisode est conté dans Exode, 2, 3.
Mais cette image ne renvoie pas seulement à la suite du texte - à savoir, donc, la naissance de Moïse -, elle offre la particularité d'illustrer aussi le dernier verset de la Genèse, juste au-dessus. Le premier livre de la Bible, en effet, se termine sur la mort de Joseph : "[...] et on le mit dans un cercueil en Égypte" (Genèse, 50, 26) ; or, les légendes populaires juives tissées autour du texte biblique rapportent que le cercueil de Joseph fut immergé dans le Nil pour en bénir les eaux, avant que Moïse, au moment du départ d'Égypte, ne l'en sortît miraculeusement pour le conduire en Canaan. Aussi avons-nous ici, à l'intersection de deux textes, une seule et même image qui a une double connotation et qui illustre à la fois ce qui précède et ce qui suit.
 
Utiliser la lettre et l'écriture pour décorer, embellir ou illustrer une page en déployant à l'envi toutes les possibilités offertes par la micrographie n'appartient qu'aux bibles hébraïques médiévales et en fait toute l'originalité. La micrographie brise et dissocie le caractère linéaire de ce qui était au départ un discours, devenu maintenant illisible. La massore - quoiqu'elle soit toujours scrupuleusement et exactement copiée - perd sa fonction première de commentaire du texte pour organiser les représentations créées par le langage et s'imposer en une perception globale instantanée. Il ne s'agit plus seulement d'esthétique : la parole génère son propre ornement et le Verbe se fait image, comme si l'écriture s'établissait par excellence atour et parure de l'Écriture.
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