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l'aventure des écritures

Le développement de l'écriture en Inde et son expansion en Asie

par Gérard Colas

Les premiers écrits déchiffrés de l'Inde historique sont les célèbres édits de l'empereur Asoka — circa 260-230 av. J.-C. —, gravés principalement sur des rocs et des piliers, du nord de l'Inde (ainsi qu'en Afghanistan) jusqu'à l'actuel État du Karnataka. Ces textes proclament la foi bouddhique de l'empereur. Ils sont en écritures kharosthï et brâhmï (textes en langues indiennes), mais aussi en caractères grecs (texte grec) et araméens (texte araméen). La brâhmï et la kharosthï supposent une analyse phonétique approfondie des langues indiennes.
Or dès le Rgveda (datable de 2 000 avant notre ère?), les notions de syllabe et de compte des syllabes dans le mètre importaient aux récitants. Au IVe siècle avant notre ère, les grammairiens indiens, dont le plus célèbre est Pânini, classaient les consonnes selon leurs modalités de prononciation et les voyelles selon leur longueur. C'est dans leur cercle ou sous leur influence que furent créés les premiers systèmes d'écriture. L'analyse scientifique des phonèmes est caractéristique de ces systèmes comme il marque les écritures indiennes plus récentes. Chaque phonème possède un signe spécial. La syllabe est notée par un seul groupe graphique : l'élément consonantique forme la partie essentielle, l'élément vocalique étant sur-ajouté. La consonne fait corps avec la voyelle qui suit. Lorsque deux consonnes précèdent la vocalisation, elles sont représentées graphiquement dans un seul signe, la ligature, à laquelle s'ajoute l'élément vocalique.
La kharosthï (de kharostha, "lèvre d'âne", dénomination peut-être tardive) fut utilisée du IIIsiècle avant au III siècle après notre ère en Inde, quelques siècles de plus en Asie centrale (manuscrit Dutreuil de Rhins), puis elle disparut. Le tracé de ses lettres indique qu'elle fut à l'origine écrite sur un matériau souple. Elle pourrait avoir été créée, dans le nord-ouest du sous-continent, sous l'administration des Perses achéménides, entre le VI et le IV siècle, pour faciliter la communication du pouvoir avec la population locale. Elle emprunte certaines de ses lettres à l'écriture araméenne, en les modifiant parfois. Comme l'araméenne, elle s'écrit de droite à gauche. Mais elle s'en distingue par la création de lettres aspirées à partir de non-aspirées au moyen d'un trait supplémentaire : ga devient gha par addition d'un crochet à droite, ja, da et pa par addition d'un trait horizontal à gauche. Elle s'en différencie aussi par l'ajout de signes diacritiques pour dénoter certaines voyelles. Mais, dans ses formes anciennes, la kharosthi ne distingue pas les voyelles longues des brèves.
 
La brahmi (dont une tradition attribue la création à la divinité Brahma) est parfaitement développée au III siècle avant notre ère et donc sans doute antérieure à cette époque. Elle s'écrit de gauche à droite. Ses emprunts aux écritures du Proche-Orient restent discutés. Elle pourrait avoir précédé la kharoshhi et même l'avoir inspirée. Mieux que celle-ci, elle est adaptée à la phonologie des langues indiennes. Elle peut marquer précisément tous les sons (consonnes, voyelles, consonnes liées à des voyelles ou à d'autres consonnes) des langues indiennes; elle distingue les vocalisations longues des brèves (par l'addition d'un trait horizontal ou vertical) et possède un caractère spécial pour chaque voyelle isolée.
On possède suffisamment de documents pour suivre l'histoire de cette écriture et de ses nombreuses descendantes. Seul le dessin des signes a évolué, le système est resté le même. Des adaptations, abandons ou ajouts de quelques lettres ont été faits pour la notation de nouvelles langues, même en dehors de la famille indo-aryenne. Une innovation remarquable est l'introduction d'un signe pour zéro et du principe de la numération de position pour l'écriture des nombres.
On garde le nom de brahmi pour les formes les plus anciennes. Pour les plus récentes, on utilise de préférence d'autres noms. Les historiens ont pris l'habitude de désigner une écriture d'inscriptions d'après le nom d'une dynastie régnante. Par exemple, on parle d'écriture pallava pour les inscriptions en prakrit ou en tamoul gravées à l'époque des rois de cette dynastie qui a régné dans le sud de l'Inde du VIe au IXe siècle. À l'époque médiévale, on compte ainsi une trentaine de formes majeures bien différenciées. Certaines sont tombées en désuétude.
D'autres se sont conservées avec des modifications mineures, telle la nagari, qui se forme vers le XIIe siècle et sert encore à noter plusieurs langues contemporaines : hindi, urdu, marath, etc. D'autres encore ont évolué et engendré les écritures servant à noter les autres langues vivantes de l'Inde actuelle : bengali, oriya, gujrati, kannada, télougou, tamoul, malayalam notant les langues du même nom, gurumukhi notant le penjabi. L'écriture arabe a été adaptée à la notation de l'urdu, du sindhi et du kashmiri.
Hors de l'Inde, l'ancienne brahmi s'est transportée en Asie centrale, ses dérivées se sont répandues, au Moyen Âge, avec chaque fois une évolution propre, au Tibet, dans tous les pays du Sud-Est asiatique pour engendrer les écritures du cinghalais, du birman, du siamois, du khmer d'aujourd'hui.
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