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l'aventure des écritures

L'histoire de l'écriture japonaise

par Pascal Griolet
 
L'écriture japonaise se présente comme un système mixte qui résulte de la rencontre de deux langues totalement différentes, le chinois et le japonais. Les textes écrits se sont d'abord présentés sous la forme d'une langue étrangère ; le chinois a joué au Japon le même rôle que le latin en Occident. Mais, d'une part, la difficulté de manier correctement cette langue écrite étrangère et, d'autre part, le désir de l'adapter à la langue japonaise ont entraîné au fil du temps divers aménagements qui ont abouti au mode d'écriture couramment utilisé aujourd'hui. On peut distinguer plusieurs étapes dans ce lent processus d'adaptation qui s'étend à peu près du VIIeau XIe siècle.


Le processus d'adaptation

Les caractères chinois qui représentent des unités lexicales chinoises ont été associés à leurs équivalents japonais, leurs "traductions". Par exemple, le mot chinois tao, "la voie", a été emprunté en japonais sous la forme tô ou dô, mais le caractère chinois a aussi été associé à son équivalent japonais michi, "le chemin, la route", de la même manière que les chiffres arabes peuvent être lus différemment suivant les langues. Ce caractère a dès lors été utilisé tantôt pour noter l'unité sino-japonaise , qui n'est employée qu'en composition, dans des mots comme shintô, "la voie des divinités", ou jûdô, "la voie souple", tantôt pour noter le mot japonais michi, qui appartient à la langue courante. Dès le VIIe siècle, certaines inscriptions ont utilisé ce procédé de traduction pour noter les mots japonais. C'est du moins ce que l'on suppose dès lors que les caractères sont placés dans l'ordre de la syntaxe japonaise, et non de la syntaxe chinoise. Il y manque pourtant certains éléments qu'il faut deviner : les particules ou les suffixes propres au japonais et qui n'ont pas d'équivalents en chinois.
 
Pour certains éléments intraduisibles comme les noms propres, ou par souci de reproduction fidèle de la parole, les caractères chinois sont aussi employés de façon purement phonétique (association d'un caractère à une syllabe en faisant abstraction de son sens, comme si l'on écrivait avec le signe 5 les mots "saint, sain, ceint"). Cet emploi syllabique trouve un champ privilégié dans le domaine de la poésie.
 
Pour la prose, les deux procédés ont été utilisés de façon conjointe : certains caractères représentent des unités sémantiques, d'autres n'ont qu'une valeur phonétique. Afin d'éviter les ambiguïtés de ce système incommode et difficile à déchiffrer, les caractères chinois à valeur phonétique ont été parfois tracés en plus petit pour établir un contraste entre signes logographiques et signes syllabiques. Ces derniers ont de plus été peu à peu abrégés, tronqués. C'est ainsi qu'au IXe siècle se sont répandus, dans les monastères où ils servaient à annoter les textes bouddhiques, les signes auxquels on a donné le nom de katakana.
 
À la même époque, et cette fois-ci non pas dans les monastères mais au sein de l'aristocratie, s'est diffusée une forme de communication écrite privée ou officieuse, à l'aide de signes syllabiques constitués de caractères chinois tracés de façon extrêmement cursive. Cette écriture, connue aujourd'hui sous le nom de hiragana, était alors appelée onnade, "écriture féminine" - les femmes étant censées ignorer l'écriture chinoise. Simple et élégante, elle a acquis un statut officiel avec la compilation sur ordre impérial d'un recueil poétique, Kokin-shû, "Poèmes anciens et modernes" (905). Elle est aussi devenue un champ à part entière de l'art calligraphique, alors que les katakana ont été traités comme des signes purement utilitaires. Les hiragana ont surtout permis l'essor d'une littérature brillante - journaux intimes ou romans - où se sont illustrées plusieurs femmes de la cour.
 

Trois grandes formes de langue écrite

En fonction du type de signes utilisés se sont dès lors dégagées trois grandes formes de langue écrite :
 
- des textes constitués uniquement de caractères chinois, rédigés en chinois ou sur le modèle du chinois. Cette tradition s'est poursuivie jusqu'à l'époque moderne, l'éducation des lettrés étant fondée sur les études chinoises avant l'irruption des "études occidentales" et la quête du savoir dans un univers dominé par l'alphabet ;
 
- des textes en "pur japonais" rédigés en hiragana. Ce style n'interdit pas l'emploi de quelques caractères chinois simples, mais il évite les mots sino-japonais. Il se maintient surtout dans le domaine de la poésie ;
 
- des textes où dominent les caractères chinois et les unités sino-japonaises, mais rédigés conformément à la syntaxe du japonais. Pour cela sont utilisés, conjointement aux caractères chinois, des kana.
 
Ces trois formats d'écriture se sont maintenus jusqu'à l'époque moderne, mais dès la fin du XIIe siècle, avec la prise du pouvoir par les guerriers, c'est le troisième qui en est venu à occuper une place centrale et qui a donné naissance à la langue écrite contemporaine.
 
L'ouverture sur l'Occident, dans la seconde moitié du XIXe siècle, a entraîné de nombreux changements en standardisant les usages à travers l'éducation. Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale ont été marqués par une politique de limitation des caractères chinois utilisés par l'administration et une simplification des usages.
 
La tentation, exprimée à plusieurs reprises, de romaniser le japonais n'a pas remporté l'adhésion générale. L'écriture latine s'est diffusée une première fois au XVIe siècle avec les missions chrétiennes, mais elle a ensuite été marquée du sceau de l'interdit qui frappait tout ce qui était lié de près ou de loin au christianisme. Elle a été autrefois qualifiée d'"écriture de crabes", car sa progression horizontale évoque leur façon de se déplacer (et peut-être aussi parce que la plume métallique aiguë de l'écriture occidentale s'oppose à la douceur du pinceau).
 
Longtemps, les contraintes de la communication moderne comme le télégraphe ou la machine à écrire ont semblé vouer l'écriture japonaise à disparaître, mais les récents progrès de l'informatique sont venus au secours de cette écriture riche et complexe.
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