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l'aventure des écritures

Écriture et image dans la tradition japonaise

par Keiko Kosugi
 
Dans un pays de riche tradition littéraire et poétique comme le Japon, l'écriture a été très tôt étroitement associée à l'image. Tout d'abord introduit depuis le continent, le canon bouddhique a été vraisemblablement un des premiers textes mis en images par les Japonais. Le plus ancien exemple connu est représenté par le "Sûtra des Causes et des Effets illustré", E-ingakyô, qui date du VIIIe siècle. Cette œuvre d'inspiration chinoise se présente sous forme de rouleaux peints emaki ou emakimono, support de prédilection aux yeux des Japonais, qui a persisté sans rupture jusqu'au XIXe siècle.
 
À partir de la fin du IXe siècle, la création poétique est devenue une activité privilégiée à la cour impériale de Heian. Ainsi, la pratique du waka, poème japonais de trente et une syllabes, en écriture syllabaire kana, a donné son essor à un art calligraphique raffiné de style national. C'est à cette époque que l'on a vu apparaître les "peintures de paravents" byôbu-e - aujourd'hui perdues -, commandées à l'occasion des banquets ou des cérémonies. Ces peintures étaient assorties de poèmes calligraphiés dans des cartouches. Poésie, calligraphie et peinture formaient un art qui agrémentait la vie à l'intérieur des palais.
 
Aux Xe et XIe siècles, tandis que le chinois littéraire s'imposait toujours comme la langue des milieux lettrés réservée aux hommes, on a assisté à la floraison de la prose écrite en langue nationale, notamment par des femmes de petite et moyenne noblesse : se sont alors succédés journaux, mémoires, récits et romans. La plupart des commandes de peintures étaient confiées à des professionnels, mais il arrivait fréquemment que des aristocrates de la cour s'adonnent à la pratique de l'illustration.
 

L'âge d'or du rouleau peint

Le fameux "Rouleau peint du Roman du Genji", Genji monogatari emaki, qui date de la première moitié du XIIe siècle, constitue le plus ancien exemple conservé - bien qu'incomplet - des rouleaux peints de style véritablement japonais. L'art du rouleau peint a atteint dès lors son âge d'or, qui a duré trois siècles.
 
À partir de la fin du XIIe siècle, l'expansion du bouddhisme a donné naissance à des rouleaux narratifs à sujets religieux. Aux rouleaux illustrés des enfers ou aux sûtras bouddhiques se sont ajoutés les récits hagiographiques ou les histoires des monastères. Ces récits étaient parfois lus à haute voix devant un auditoire par des commentateurs d'images etoki. À partir du XIIIe siècle s'est développé un nouveau genre pictural où les "portraits de poètes immortels", kasen-e, étaient accompagnés de leurs poèmes calligraphiés. Des récits épiques et romanesques ont également été mis en images. Parallèlement, on observe d'intéressantes variations dans le rapport du texte à l'image. Si la majorité des rouleaux se caractérise par l'alternance de parties de texte et d'image, certains d'entre eux intègrent à l'image des indications écrites plus ou moins abondantes, tels le nom des personnages, le dialogue, le commentaire des scènes ou encore la narration.


Du rouleau au Nara-ehon

À l'époque de Muromachi (XVe-XVIe siècle), cette évolution est allée jusqu'à l'interpénétration complète des deux éléments. Narration et dialogue se mélangent entièrement à l'image. Parfois même, du texte ne subsistent que les dialogues ; ainsi dans l'"Histoire de Fukutomi", Fukutomi sôshi (XVe siècle). Ce dernier appartient à la catégorie des courts récits anonymes regroupés sous le nom d'otogi-zôshi dont on a conservé un bon nombre de rouleaux. Ils ont été diffusés vers un plus large public à partir de la fin du XVIe siècle, sous forme de livrets brochés illustrés appelés Nara-ehon, héritiers directs des rouleaux peints. Ainsi les Nara-ehon "anciens", présentent-ils tous les types de relations caractérisés par l'interpénétration, partielle ou complète, du texte et de l'image, tandis que ceux datant du XVIIe siècle offrent généralement l'alternance.

La grande époque du livre xylographique illustré

À partir du XVIIe siècle, l'essor prodigieux de la xylographie est venu faire concurrence aux rouleaux et aux Nara-ehon. C'est à cette époque que les textes proprement japonais ont pris enfin place dans la production imprimée du pays. Comme dans nombre d'ouvrages traitant notamment des arts et de la géographie, l'image xylographique s'est imposée dans les textes littéraires et poétiques. Nombreux sont les romans illustrés de tous genres qui sont parus tout au long de l'époque d'Edo (1603-1868), à commencer par les otogi-zôshi de l'époque précédente, les "livrets en écriture syllabique", kana-zôshi, et, à partir de la fin du XVIIe siècle, les "livrets du monde flottant" ukiyo-zôshi.
C'est d'ailleurs du succès de ces derniers que sont nées les estampes de l'école ukiyo-e. La prolifération des estampes allait de pair avec celle des livres illustrés. C'est aussi sous forme d'albums que les deux grandes célébrités de l'estampe, Utamaro et Hokusai, illustrèrent magistralement les recueils de poèmes parodiques, kyôka.
 

D'un genre romanesque mineur, les "livrets illustrés", kusa-zôshi, parus à partir de la fin du XVIIe siècle, étaient d'abord destinés aux enfants. Aux "livrets rouges", aka-hon, ont succédé les "livrets noirs", kuro-hon, puis les "livrets bleus", ao-hon. Vers le dernier quart du XVIIIe siècle, ils ont fait place aux "livrets à couverture jaune", ki-byôshi, qui ont connu un grand succès auprès d'un public d'adultes.
Le dernier né du genre se présentait sous la forme dite "livrets en série", gôkan. Illustrés par des peintres de l'école ukiyo-e, ces romans populaires à épisodes ont eu leur pleine floraison dans la première moitié du XIXe siècle. Dans toutes les pages des gôkan, textes et images s'interpénètrent avec un remarquable dynamisme. Sur la double page, le texte en écriture d'une extrême finesse s'enchaîne dans les blancs de l'image, de haut en bas comme de droite à gauche. Cette interdépendance des deux éléments n'est pas sans rappeler celle que l'on voit sur certains rouleaux peints ou Nara-ehon de l'époque précédente. C'est un héritage de la tradition millénaire : il témoigne de l'inépuisable vitalité des éditeurs de romans illustrés à la veille de l'ouverture du Japon au monde extérieur et de sa modernisation.
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