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l'aventure des écritures

Les ancêtres de l'alphabet phénicien :
les inscriptions protosinaïtiques et protocananéennes

par Françoise Briquel-Chatonnet
 

Le phénicien : aux origines de l'alphabet

L'invention de l'alphabet a représenté une véritable révolution dans l'histoire de l'écriture. C'est une écriture purement phonétique, c'est-à-dire dans laquelle chaque signe représente un son : en effet, les écritures phonétiques antérieures, comme les syllabaires cunéiformes, ont toujours utilisé un certain nombre de signes non phonétiques (déterminatifs, classificateurs, indicateurs grammaticaux). L'alphabet est également un système entièrement abstrait, qui relève d'une convention : il n'y a pas de lien entre le sens du texte qui est écrit et sa réalisation graphique. De ce fait, un alphabet peut être utilisé ou adapté pour noter n'importe quelle langue. Enfin c'est un système simple, puisqu'il n'utilise en moyenne qu'une trentaine de signes : il est donc, au moins potentiellement, très démocratique car son apprentissage est à la portée de tous. Les civilisations alphabétiques ignorent le système des castes de scribes monopolisant le savoir et donc le pouvoir.
Les premières traces de l'écriture alphabétique remontent au milieu du IIe millénaire avant J.-C. et se répartissent en deux ensembles.
 


Découvertes au Proche-Orient et datant du IIe millénaire avant notre ère, les inscriptions protosinaïtiques et protocananéennes témoignent d'une écriture alphabétique plus ancienne dont dérivent directement les écritures sud-arabiques et l'éthiopienne ; vers le XIIIe siècle av. J.-C., sous des traits cunéiformes, apparaît l'alphabet dit ougaritique. Mais c'est à l'alphabet phénicien, issu de ces premiers essais et tel qu'il est attesté vers l'an 1000 av. J.-C, que revient le mérite d'avoir diffusé depuis la ville de Tyr ce système révolutionnaire, non seulement vers l'Ouest, la Grèce et Rome, mais aussi vers l'Asie centrale et l'Inde, devenant ainsi l'ancêtre de presque tous les alphabets qui notent les langues sémitiques, la plupart des langues dites indo-européennes et quelques autres, qui l'adaptèrent à leur usage.
 

Les inscriptions protosinaïtiques

Les inscriptions protosinaïtiques sont des graffitis retrouvés dans ou près de mines de turquoise exploitées par les pharaons du Moyen et du Nouvel Empire sur le site de Serabit el-Khadim dans la péninsule du Sinaï. Ces inscriptions utilisent une trentaine de signes de type pictographique proches des signes égyptiens. Si l'ensemble du déchiffrement n'est pas encore assuré, on s'accorde néanmoins sur la lecture de quelques séquences, particulièrement cinq lettres qui se lisent LB'LT et que l'on traduit "à la Dame", ou "à la Maîtresse". Il s'agirait de dédicaces à la déesse phénicienne Hathor, "Dame de la turquoise" et patronne de ces mines, d'après les inscriptions égyptiennes du site. L'expression comprend la préposition L qui, dans les langues ouest-sémitiques, signifie "à", "pour", et le mot ba'alat, féminin de ba'al, qui signifie "Seigneur" et qui est le nom d'un des plus grands dieux du panthéon phénicien.
 
Cette lecture, et celle de quelques autres expressions, ne permet pas de comprendre tous les textes mais elle comporte quelques implications très importantes :
 
- l'écriture protosinaïtique est un alphabet qui ne note que les consonnes, comme plus tard le phénicien et encore maintenant l'hébreu et l'arabe. La langue qui est notée ici est une langue ouest-sémitique, du même groupe que le phénicien au Ier millénaire ;
 
- la forme des signes est importante pour saisir le processus d'invention de cette écriture. La lettre B représente schématiquement le plan d'une maison. Or, le nom de cette lettre en sémitique est beth (qui donnera bêta en grec) et beth signifie "maison" dans la plupart des langues sémitiques. De même, la lettre que l'on transcrit " ' ", et qui est une gutturale propre au sémitique, est représentée par un œil avec ou sans pupille : cette lettre s'appelle ayin, qui est le nom de l'œil en sémitique. Cela implique que l'alphabet a été inventé selon le principe acrophonique, en isolant les sons consonantiques et en les représentant chacun par le dessin d'un objet dont le nom commençait par ce son. L'analogie de forme avec certains signes égyptiens montre que l'invention s'est faite dans une région sous influence culturelle de l'Égypte.
 

Les inscriptions protocananéennes

D'autres inscriptions, beaucoup moins homogènes, ont été retrouvées de façon dispersée du Liban à la Palestine et sont appelées protocananéennes. Certaines pourraient être plus anciennes que les inscriptions protosinaïtiques mais elles ont en général une forme plus schématisée et on peut en partie suivre par elles l'évolution qui amènera à l'alphabet phénicien, bien attesté à Byblos dès les environs de l'an 1000 av. J.-C.
 
Ce premier alphabet sémitique a eu dès le IIe millénaire un développement inattendu. À Ougarit, au nord de la côte syrienne, on a retrouvé des milliers de tablettes en écriture cunéiforme datant du XIIIe siècle. Si la plupart sont en langue et écriture babyloniennes, donc dans un système logo-syllabique, environ un quart d'entre elles sont écrites en langue locale dans une écriture alphabétique de trente signes : ici, le principe de l'écriture alphabétique inventé antérieurement a été adapté à la forme de l'écriture cunéiforme sur tablettes, car Ougarit connaissait une forte influence culturelle de la Mésopotamie.
 
C'est également à ce premier alphabet sémitique du IIe millénaire que se rattachent les plus anciennes écritures de la péninsule Arabique et leur prolongement, encore actuel, en Éthiopie. Des découvertes récentes ont montré que deux "ordres alphabétiques" différents étaient en usage au Levant dès le IIe millénaire. L'un sera utilisé par les Phéniciens, repris par les Grecs, et arrivera jusqu'à nous (b, g, d...). L'autre, également attesté au Levant au XIIIe siècle, ne connaîtra de postérité qu'en Arabie du sud (h, l, Ì, m...).
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