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l'aventure des écritures

Les principes de l'écriture nahuatl

par Marc Thouvenot
 
Les images qui apparaissent sur les codex nahuatls sont de trois sortes. D'une part on trouve des personnages - en entier ou en partie, humains ou divins -, d'autre part des glyphes, et enfin des liens graphiques ou plastiques entre les uns et les autres. Les personnages et les éléments des glyphes sont des images figuratives conventionnelles.
 

Les glyphes

Les glyphes, unités graphiques essentiellement identifiables grâce à l'espace qui les entoure, se distinguent des personnages par le fait que la composition de leurs éléments constitutifs ne crée pas forcément une image réaliste ; à l'inverse, les éléments des personnages sont en position anatomique. Tous les glyphes sont, le plus souvent, constitués de plusieurs éléments qui transcrivent les valeurs phoniques correspondant à diverses unités de langue : syllabes, racines ou mots. C'est l'agglutination de ces éléments qui permet de lire les mots ou expressions ainsi écrites. La lecture est dépendante d'une analyse précise des glyphes, car les éléments présentent de subtiles différences permettant de les opposer. Les exemples ci-contre réunissent des glyphes comportant une volute particulière qui produit chaque fois un son particulier.
Trois aspects d'un même élément dans trois Codex différents
Les éléments, pour s'adapter aux différents contextes où ils sont employés, font preuve d'une très grande souplesse. Ainsi l'élément chalchihuitl, "jade", peut-il prendre des aspects sensiblement différents dans ses diverses graphies.
Dans la plupart des cas, les éléments sont monovalents ; mais ils peuvent être plurivalents, comme on peut s'en rendre compte avec l'élément mitl, "flèche", qui peut transcrire dix valeurs phoniques différentes. Celles-ci sont identifiables à partir des caractéristiques graphiques de l'élément mitl (dessiné en partie ou en entier, horizontal, vertical ou incliné...) et de ses relations avec les autres éléments.
Dans plus des trois quarts des cas, une valeur est transcrite par un seul élément, mais on trouve aussi quelques valeurs qui peuvent être transcrites par des éléments différents.
Dans certains cas, relativement peu nombreux, les éléments s'associent pour transcrire une valeur phonique distincte de celle de chacun des composants. C'est le cas du glyphe lu chichimecatl. Il est composé des éléments mitl, "flèche", et tlauitolli, "arc", dont aucun n'a seul la valeur chichimecatl. C'est l'association des deux qui génère cette lecture.
 

Les personnages

Il ne fait de doute pour personne que les glyphes, dont les éléments transcrivent des valeurs phoniques, peuvent se lire. En revanche, il n'en va pas de même pour les personnages et les liens graphiques, et l'on observe là deux attitudes opposées : certains pensent que les personnages ne se lisent pas mais s'interprètent - c'est l'avis de la très grande majorité -, d'autres pensent qu'au contraire les personnages sont constitués d'éléments semblables à ceux que l'on rencontre dans les glyphes et que donc ils doivent être lus. Cette dernière proposition, totalement novatrice, est celle de Joaquín Galarza. D'un côté on aurait une totale indépendance par rapport à une langue particulière, de l'autre une étroite relation.
De notre point de vue, le Codex Xolotl offre quelques exemples qui montrent que les éléments constitutifs des personnages peuvent être utilisés exactement de la même façon que ceux des glyphes. Le fait qu'un même nom de personnage, Quaquauhpitzauac, puisse être écrit soit par un glyphe indépendant avec lien graphique, soit par un glyphe associé par contact au personnage prouve que les éléments des personnages ont potentiellement la même valeur que celle des glyphes et que ces éléments ne demandent qu'à être "activés" pour fournir leur valeur phonique.
Cet exemple ne suffit pas à établir que tous les éléments d'un personnage doivent être lus de la même façon que les éléments d'un glyphe, mais il invite à considérer que toutes les images des codex doivent être analysées de la même façon en recherchant en tout premier lieu à déterminer les divers éléments constitutifs et en établissant les possibles relations avec la langue nahuatl.

Les liens

De très nombreux liens graphiques sont mis en œuvre pour relier glyphes et personnages. Ils peuvent joindre des glyphes entre eux, des personnages entre eux ou bien l'un avec l'autre. Ils peuvent prendre plusieurs formes : lignes simples, pointillés, traces de pas, chemins, liens de diverses couleurs, etc.
Ces liens peuvent fournir des lectures, mais leur utilisation extensive s'explique avant tout par la possibilité de développement en tous sens (en deux ou trois dimensions) de cette écriture. Contrairement à l'écriture qui est la nôtre, l'écriture nahuatl n'a pas une extension linéaire. Ses éléments se développent dans l'espace avec une grande liberté, mais en contrepartie l'usage du lien est indispensable pour structurer l'ensemble et indiquer des ordres de lecture préférentiels.
 
Participent à cette structuration les liens plastiques, matérialisés par la disposition relative des diverses images. Celle-ci crée de nouvelles unités graphiques. Ainsi trouve-t-on des groupes (ensemble de glyphes et de personnages) et des récits (ensemble de groupes).
 
La lecture des textes nahuatls écrits à partir de codex suggère, mais ce n'est pour l'heure qu'une hypothèse à tester, qu'à côté de relations strictes entre des éléments (de glyphes ou de personnages) et des unités de la langue nahuatl, coexistaient des relations plus souples s'inscrivant, elles, dans une structure sémantique rigoureusement donnée par les images. L'écriture aztèque, pour remplir sa fonction de conservation et de communication, paraît jouer sur les deux tableaux, parfois simultanément, du son et du sens. La transcription des sons n'est mise en œuvre que lorsqu'elle est tenue pour nécessaire, et pour le reste une certaine liberté semble avoir été laissée au lecteur. Liberté ne veut pas dire qu'on pouvait lire n'importe quoi, mais que la structure du codex permettait, vraisemblablement, des lectures différentes dans la forme et identiques quant au contenu.
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