fermer
l'aventure des écritures

Renaissances de l'écriture nahuatl

par Marc Thouvenot
 
Malgré la conquête espagnole, l'écriture nahuatl n'a pas été totalement détruite. Ou, plus précisément, sa force créatrice n'a pu être anéantie. Cela tient d'une part à la résistance des Indiens et d'autre part aux besoins de documents traditionnels des Espagnols.

Le rôle des juristes

Les sociétés indigènes et européennes partageaient l'usage des preuves écrites devant les tribunaux. Attestée pour la première fois en 1545 avec le Codex de Tepeucila récemment redécouvert et étudié, cette pratique a subsisté pendant tout le XVIe siècle et le début du XVIIe. On trouve alors aussi des documents comme le Codex de Tepetlaoztoc ou la Matrícula de Huexotzinco, écrits par les Indiens dans des domaines très différents, pour assurer la défense de leurs droits. Puis, à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, on assiste au développement d'un groupe de codex nommés Techialoyan, qui ont pour but de défendre les intérêts des Indiens devant les tribunaux de la Nouvelle-Espagne. Aujourd'hui même, à la suite d'une étude de Joaquín Galarza, un codex a été utilisé, avec succès, devant les tribunaux pour défendre les intérêts d'une communauté indienne de la ville de Mexico. Les juristes, avec leur goût pour la chose pérenne, ont donc assuré la survie de l'écriture nahuatl jusqu'au XVIIIe siècle, et celle de sa lecture jusqu'à nos jours.
 

Le rôle des religieux

Même ceux qui ont été, sans doute, les plus grands destructeurs de cette écriture ont contribué à sa survie. En effet, pour l'accomplissement de leur sacerdoce, les religieux avaient besoin de communiquer avec leurs catéchumènes. C'est ainsi que certains franciscains, comme Motolinía, recevaient la confession de leurs ouailles par écrit, en écriture traditionnelle indigène. C'est ainsi également que certains religieux, pour les besoins de l'évangélisation, ont fait réaliser des codex catholiques, dits Testeriano, mais aussi de nouveaux codex traditionnels qui devaient les aider à mieux connaître les populations qu'ils voulaient convertir.

Le rôle des politiques

Les politiques aussi ont eu besoin, pour asseoir leur domination politique et économique, d'informations en écriture nahuatl. C'est ainsi que des documents pictographiques extrêmement importants comme le Codex Mendoza ont vu le jour, ou que l'on rencontre aujourd'hui dans les Relaciones Geográficas un grand nombre de documents rédigés en écriture traditionnelle à la suite d'une enquête ordonnée par le roi Philippe II.

Le rôle des "conservateurs"

La survie de l'écriture aztèque tient aussi au rôle joué par un certain nombre de personnages qui en ont assuré la transmission depuis l'époque de la Conquête jusqu'à nos jours. On peut, pour rencontrer les plus importants, suivre les pérégrinations du Codex Xolotl. Ce document, originaire des Archives royales de Texcoco, est parvenu dans les mains d'Alva Ixtlilxochitl ; son fils en a hérité et l'a offert à don Carlos de Sigüenza y Góngora, lequel a légué ses manuscrits à la bibliothèque du collège jésuite San Pedro de Mexico. De là, le codex est passé aux mains du chevalier Lorenzo Boturini Benaduci, exceptionnel collectionneur de documents anciens. À la suite de déboires, Boturini a été arrêté en 1743 et a vu ses biens confisqués. Le Codex Xolotl est alors passé alors d'institution en institution, diminuant chaque fois un peu de volume.
 
Au XIXe siècle, León y Gama en établit une copie. Jean Frédéric Maximilien de Waldeck fait l'acquisition à Mexico de deux planches qui avaient été séparées. Le codex tombe alors entre les mains de Joseph Marie Alexis Aubin. En 1840, ce collectionneur rentre en France, en dissimulant ses documents au passage de la douane, et à Paris il achète à Waldeck les deux planches manquantes. À cette date, le codex est donc de nouveau complet.
 
La fin du périple est contée par J. de Durand-Forest : "En 1889, soit deux ans avant sa mort, Aubin, ruiné, dut vendre sa collection à Eugène Goupil, qui chargea par la suite Ernest Boban d'en dresser le catalogue. À la mort de Goupil, sa veuve fit don de la collection à la Bibliothèque nationale de Paris, en juin 1898."
 
C'est à la suite de ces diverses péripéties, et aussi grâce au travail de quelques chercheurs, que cette écriture connaît encore aujourd'hui une certaine vie.
sommaire
haut de page