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l'aventure des écritures

Naissance du démotique vietnamien

par François Thierry
La langue vietnamienne actuelle est issue de deux éléments, le fonds autochtone viêt et l'apport chinois. Lorsque les Chinois ont colonisé le delta du fleuve Rouge et le Thanh Hoa, de la fin du IIIesiècle av. J.-C. à la fin du IIIe siècle apr. J.-C., ils ont apporté avec leur administration la langue chinoise et son écriture. Cependant, les lois phonétiques des populations autochtones et leur inaptitude à prononcer certains sons chinois ont provoqué une progressive individualisation du parler local par rapport au chinois : c'est ce qu'on appelle le sino-vietnamien. Cette langue s'écrivait avec les caractères chinois et était considérée comme la langue culturelle ; son écriture portait le nom de chu nhô "écriture des lettrés". La langue locale viêt parlée par la population autochtone n'avait pas d'écriture. Mais à mesure que la langue vietnamienne prenait corps dans le processus d'émergence du sentiment national, écrire le vietnamien, le quoc âm, le "parler national", est devenu une nécessité politique. C'est cette écriture démotique que l'on appelle chu nôm.
 
On ne peut parler de nôm que lorsque le caractère emprunté sert à véhiculer un sens, et que ce sens est sans rapport avec celui du caractère emprunté. Le passage d'un même caractère chinois de l'état de chu nhô à celui de chu nôm n'existe que lorsqu'il y a passage d'un sens à un autre.
 
On manque de données précises pour établir avec certitude l'époque à laquelle est née cette écriture. Il existe des éléments qui permettent de penser que le processus de création remonte au moins au VIIIe siècle et qu'il a en quelque sorte accompagné le mouvement d'émancipation nationale des Vietnamiens face aux occupants chinois.
Le plus ancien écrit utilisant des caractères nôm qui nous soit parvenu est l'inscription d'une stèle datée de 1209, érigée à la pagode Báo Ân (commune de Tháp Miêu, Yên Lãng, province de Vinh Phuc), qui donne la liste des rizières offertes par des bienfaiteurs. Henri Maspero cite une inscription datée de 1343, gravée sur la montagne Ho Thanh Son dans la province de Ninh Binh, dans laquelle une vingtaine de caractères nôm sont utilisés pour transcrire des noms de villages et de hameaux. Les sources historiques mentionnent plusieurs exemples de l'usage du nôm sous les Tran (1225-1398), qui semblent indiquer que cette écriture était assez répandue à cette époque. Vers 1282, le ministre de la Justice, Nguyèn Thuyên, composait des poésies en nôm, exemple suivi par de nombreux lettrés ; en 1306 circulaient des pamphlets en nôm qui raillaient l'union annoncée entre la princesse vietnamienne Huyên Trân et le roi du Champa ; enfin, le nôm était utilisé pour certaines compositions musicales. Le premier livre en nôm qui nous soit parvenu est le Gia huan ca de Nguyèn Trãi, composé dans la première moitié du XVe siècle, sous les Lê. Il semble donc que dès la dynastie Tran l'écriture nôm était déjà fixée, permettant le développement d'une littérature vietnamienne en caractères démotiques.
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