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l'aventure des écritures

Le titre

par Catherine Ballestero
 
Le mot "titre", emprunté au latin titulus, désignait à l'origine une affiche ou un écriteau porté au bout d'un bâton dans les triomphes et sur lequel étaient inscrits en gros caractères le nombre de prisonniers et les noms des villes conquises. Le mot a ensuite désigné l'écriteau annonçant une maison à vendre, puis la personne chargée de raconter la vie du défunt lors de son enterrement. Peu à peu, on est passé de la désignation du support à celui du texte, et le mot a signifié "inscription, épitaphe" et, vers 1200, "désignation de la matière d'un ouvrage".


Apparition du titre

Les premiers livres ne portaient pas de titre à proprement parler, mais un incipit (c'est-à-dire le commencement, les premiers mots du livre) jouait ce rôle. Seules les encycliques des papes ont gardé cette tradition : Pacem in terris de Jean XXIII. Le titre pouvait aussi apparaître dans le colophon, à la fin du volume, avec le nom de l'imprimeur et la date d'impression.
 
Dans les chansons de geste, il n'existe pas de véritable titre, mais on trouve dans les prologues ou les épilogues le mot "chanson" souvent accompagné d'une épithète laudative, plaisante, merveilleuse, glorieuse, épithète que reprendra Verlaine pour son recueil La Bonne Chanson.
 
Jusqu'au XIVe siècle, les titres sont fluides, on copie à la suite des textes d'auteurs différents que rien ne semble rapprocher. Ce n'est qu'au milieu du XIVe siècle que l'écriture s'organise en livre et se rassemble autour d'un nom d'auteur. Avant le XIVe siècle, seul Guillaume de Machaut voit ses œuvres copiées sous son seul nom et La Divine Comédie de Dante est la seule exception d'une œuvre copiée isolément. La page de titre n'apparaît que dans le troisième tiers du XVe siècle :
 
"On croit Ratdolt [Erhard] l'inventeur de la disposition des frontispices ou titres de livres mis à la tête des volumes, et finissant par le nom de l'imprimeur ou du libraire, et par la date de l'impression", signale Gabriel Peignot dans son Dictionnaire.
 
La page de titre, page solitaire, doit proposer une image synthétique de l'œuvre, non seulement par le texte, mais par sa disposition, ses caractères, ses ornements, ses blancs, etc.
 
Pourtant, pour faire mentir cette règle, Nodier est le seul exemple à avoir proposé deux pages de titre pour un même ouvrage : l'une au début, l'autre à la page 35, elles annoncent au lecteur l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux ; mais la seconde vient après une longue défense et illustration du pastiche dans laquelle Nodier, après avoir cité - en caractères gothiques - le titre qu'il a trouvé dans Sterne, propose au lecteur l'hypothèse, trompeusement originale, d'une Histoire du roi de Hongrie et de ses huit forteresses en caractères éclairés d'affiche, avant une Chronique des empereurs de Trébisonde et description de leurs quatorze palais en capitales italiques. Comparer les deux pages de titre imaginées par Nodier est non seulement amusant sur le plan des deux modes typographiques, sobrement classique pour la première et romantique exacerbée dans la deuxième, mais elle permet d'y voir la véritable profession de foi historique, éthique et esthétique de Nodier.
 
La multiplication des ouvrages a rendu les titres indispensables pour permettre de les identifier, donc de les commercialiser. Aujourd'hui, le titre doit être une accroche commerciale qui incite le lecteur à acheter l'ouvrage, d'où des subtilités, des jeux de mots, des confusions sur les doubles sens, tous moyens de sortir de la masse anonyme des ouvrages empilés sur les rayons.
 

Qu'est-ce qu'un titre ?

Sa définition est complexe et souvent il est fait de plusieurs éléments. Genette distingue le titre proprement dit, seul obligatoire aujourd'hui (Les Mots), du sous-titre (Madame Bovary, mœurs de province) et de l'indication générique : Zadig ou la Destinée. Histoire orientale : titre / sous-titre / indication générique.
 
Le titre d'un ouvrage est-il sa carte d'identité ? Pas toujours, comme le montre la traduction des titres d'ouvrages étrangers, souvent aléatoire et qui dépend plus du goût et des habitudes du public lecteur de la traduction que de la fidélité à l'original.
 
Les auteurs ont toujours pris grand soin de leurs titres, les travaillant jusqu'à trouver les quelques mots qui rendent le mieux compte de l'intention du livre.
 
À cet égard, Zola est exemplaire : il a pensé à 133 projets avant de se déterminer pour La Bête humaine, et à 54 pour L'Œuvre. Il est passionnant de lire les différents titres auxquels il avait songé avant de s'arrêter à celui de Germinal, hésitations qui nous renseignent sur la thématique multiple du roman :
L'Assiette au beurre
Le Cahier des pauvres
Le Quatrième Ordre
Table rase
Liquidation
Les Affamés
Légion
Château branlant
Coup de pioche
La Maison qui craque
La Lézarde
Sous terre
L'Orage qui monte
Le Sang qui germe
Le Grain qui germe
Moisson rouge
Le Feu qui couve
Le Sol qui brûle
Le Feu souterrain
.
 
Zola explique dans une lettre du 6 octobre 1889, cinq ans après la publication du roman, ce qui a orienté sa recherche d'un titre et justifié le choix final :
 
Je cherchais un titre exprimant la poussée d'hommes nouveaux, l'effort que les travailleurs font, même inconsciemment, pour se dégager des ténèbres si durement laborieuses où ils s'agitent encore. Et c'est un jour, par hasard, que le mot : Germinal, m'est venu aux lèvres. Je n'en voulais pas d'abord, le trouvant trop mystique, trop symbolique ; mais il représentait ce que je cherchais, un avril révolutionnaire, une envolée de la société caduque dans le printemps. Et, peu à peu, je m'y suis habitué, si bien que je n'ai jamais pu en trouver un autre. S'il reste obscur pour certains lecteurs, il est devenu pour moi comme un coup de soleil qui éclaire toute l'œuvre.
Il arrive cependant que certains écrivains trouvent le titre avant d'avoir écrit l'ouvrage ; c'est le cas de Giono, qui déclare à propos de Deux cavaliers de l'orage :
 
Si j'écris l'histoire avant d'avoir trouvé le titre, elle avorte généralement. Il faut un titre, parce que le titre est cette sorte de drapeau vers lequel on se dirige ; le but qu'il faut atteindre, c'est expliquer le titre.
 
Si aujourd'hui les titres sont de plus en plus courts - pour être mieux mémorisés ? -, il y eut un temps où, le suspense n'étant pas la première qualité demandée à un roman, ils étaient de véritables annonces, des quatrièmes de couverture avant la lettre. Voici celui du roman que nous désignons simplement sous le nom de Robinson Crusoé, cité par Genette :
 
La Vie et les Étranges Aventures de Robinson Crusoé, de York, marin, qui vécut vingt-huit ans tout seul dans une île déserte de la côte d'Amérique, près des bouches du grand fleuve Orénoque, après avoir été jeté sur le rivage par un naufrage où tous moururent, sauf lui. Avec un récit de la manière dont il fut enfin aussi étrangement délivré par les pirates.
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