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l'aventure des écritures

L'italique

par Catherine Ballestero
Charles Nodier, rendant compte en 1836 dans Le Bulletin du bibliophile, revue dont il fut le fondateur, de l'ouvrage de Renouard sur l'imprimerie des Alde, écrit :
 
Le vieux Manuce adopta la lettre désignée depuis sous le nom d'aldine ou d'italique, dont la forme cursive et coulante se rapprochait davantage de l'écriture ordinaire des beaux manuscrits italiens, et qui est restée le plus parfait modèle connu de la nôtre.
 
Aujourd'hui, l'italique n'a plus, comme le regrette Nodier, qu'un rôle d'exception, de déviance, auquel on accorde cependant une certaine élégance légère.
 
L'italique signale la citation ou l'emprunt, c'est un de ses usages codifiés. Ou même la fausse citation. Ainsi Georges Perec écrit-il en italiques, entre guillemets et en retrait, le portrait, dû à un écrivain imaginaire, d'un Dinteville imaginaire du XVIIe siècle, "Maître de Postes" de son état, décalque du portrait du Panurge de Rabelais. Alors que les très nombreuses autres véritables citations, modifiées ou non, de La Vie mode d'emploi ne sont pas typographiquement signalées, cet emprunt, triplement marqué dans les règles strictes du code typographique traditionnel, prend un relief tout à fait particulier.
 
L'italique signale aussi l'amphibologie, la double entente. Restif de la Bretonne est l'un de ceux qui a joué de l'italique avec virtuosité en lui assignant des rôles multiples et d'abord celui de signaler le double sens.
 
Philippe Dubois a donné une brillante analyse de cet usage de l'italique qui "met en avant plusieurs traits essentiels qui caractérisent l'obliquité". Après avoir indiqué qu'il n'a de sens que par rapport et en opposition avec le romain, après avoir rappelé que "dans toute l'histoire du code typographique, ce caractère penché est doué d'une étrange valeur, jamais définie explicitement, mais allant toujours dans le sens de la singularité, de la souplesse et de la personnalisation", enfin, notant - après G. Blanchard - que l'italique établit une connivence avec le lecteur :
 
L'italique, en désignant, en isolant un certain nombre de mots au milieu de la page imprimée en romain, freine la lecture et va jusqu'à jouer un rôle stylistique essentiel. Ainsi, l'italique de Flaubert, qui l'a abondamment utilisé dans Madame Bovary, détermine par ce marquage typographique le discours social qui s'entend dans l'ensemble de son roman. L'italique de Flaubert est la marque de la parole dévaluée du discours social.
 
Dans le Coup de dés de Mallarmé - référence obligée et basse continue de tout amateur de typographie -, l'italique marque les passages au passé et au conditionnel, comme si ces temps de la non-réalité ne pouvaient être dits que par un caractère instable : le double COMME SI en capitales italiques précède toute la partie centrale du texte à laquelle appartient une page blanche où ne se lisent que ces mots italiques : plume solitaire éperdue et sauf.
 
Mais il existe aussi des usages abusifs de l'italique comme signe d'insistance que le penseur, poète et ironiste espagnol Miguel de Unamuno a dénoncés :
 
Les mots soulignés et en italique m'ennuient et me mettent de mauvaise humeur. C'est une façon d'insulter le lecteur, de l'accuser de maladresse, de lui dire : fais attention, mon ami, ici, il y a une intention.
 
Par ses usages conventionnels, déterminés et répertoriés dans le code typographique, par ses usages stylistiques et expressifs, l'italique se prête à toutes sortes de significations individuelles et collectives, mais qui ne font sens que dans une relation d'opposition avec le caractère général de la page envisagée.
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