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l'aventure des écritures

Naissance du mot et de la phrase dans les manuscrits occidentaux

 
Dans les manuscrits grecs et latins anciens, les pages ont un aspect compact. L'œil glisse sur les lignes sans repère à quoi s'accrocher. Le texte s'inscrit dans un ou deux rectangles, les lettres, toutes de même calibre, sont serrées les unes à côté des autres, sans espace : c'est la scriptura continua. Le seul blanc est constitué par les marges. La page ne délivrait son sens que dans la lecture à haute voix. C'était le lecteur qui ajoutait des signes lui permettant une meilleure compréhension.
 
Au VIIe siècle, les moines irlandais qui, n'étant pas de langue romane, éprouvent des difficultés à lire le latin, langue de la littérature et de la liturgie, en réforment l'écriture : ils séparent les mots les uns des autres, ajoutent des signes pour les distinguer et insèrent des espaces plus importants entre les propositions. Ces innovations ne sont pas adoptées hors du monde celtique et anglo-saxon : des œuvres produites en Angleterre, et donc copiées en appliquant les nouvelles règles, ont été recopiées sur le Continent sans séparation entre les mots. Signe de deux sociétés différentes, l'une cherchant à faciliter l'accès aux textes, l'autre réservant la lecture à une élite ?
 
C’est sous le règne de Charlemagne, qui lança une rénovation de l’écriture et de l’enseignement, que des grammairiens comme Alcuin eurent la volonté d’aider à la lecture.Avec la nouvelle écriture "caroline", le début des phrases se repère aisément par la majuscule initiale du premier mot.
Apparaissent des signes de ponctuation comparables à des notations musicales : la chute de la voix est indiquée par une sorte de point-virgule, qui se renverse pour marquer sa montée, tandis qu'un simple point sépare les éléments d'une énumération. Le point d'interrogation naît également à cette époque.
 
Mais le concept de "mot" est encore flou : des quantités irrégulières d'espace sont insérées à des intervalles aléatoires ne respectant pas les limites des mots. L'écriture s'organise en blocs de mots hiérarchisés, séparés par des espaces plus ou moins grands, de petits espaces tombant entre les syllabes à l'intérieur même des mots.
 
L'arrivée des nouvelles sciences arabes va obliger à plus de lisibilité. Les traités arabes sont traduits en latin et copiés avec séparation de chaque mot, quelle que soit sa nature grammaticale. Ainsi, la reconnaissance rapide des phrases permet au lecteur de se concentrer essentiellement sur la signification du discours.
Au XIIe siècle, les mots sont bien individualisés et, lorsque le copiste est obligé de couper un mot en bout de ligne, il place un trait d'union. La ponctuation à l'intérieur des phrases comme en fin est notée par un point. Cette clarté nouvelle des textes s'accompagne de changements linguistiques levant les ambiguïtés d'interprétation.
 
Les pages des livres universitaires ou des bibles du XIIIe siècle ne semblent, à première vue, pas plus lisibles que les manuscrits anciens : le texte est très dense, comporte de nombreuses abréviations et l'écriture gothique est moins claire que la caroline. Cependant, on distingue parfaitement les mots, les phrases sont repérées grâce à une majuscule en début et un point en fin, et, en outre, le passage à une autre idée est marqué par un "pied-de-mouche", signe que l'on retrouve aujourd'hui dans les corrections typographiques avec le crochet indiquant un alinéa. À l'intérieur des phrases apparaissent de fines barres obliques qui deviendront les virgules.
 
À partir du XVe siècle, on trouve la parenthèse et le point d'exclamation. Ce dernier, d'abord constitué de deux points et d'un trait oblique superposés, ne prendra sa forme définitive qu'un siècle plus tard.
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