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l'aventure des écritures

La page du manuscrit médiéval

par Danièle Thibault
La pagina, faisant référence aux rangées de pieds de vigne plantés en terre (le latin pagina signifie "la treille"), désignait une colonne d'écriture dans le rouleau. Une succession de colonnes plus ou moins étroites, remplies de caractères grecs ou latins "plantés" les uns contre les autres en lignes parallèles, sans espace entre les mots, défilait dans le sens de déroulement du rouleau de papyrus ou de parchemin, interrompue parfois par quelques images. Ainsi s'est présenté pendant des siècles le volumen, livre des civilisations méditerranéennes, jusqu'à son remplacement au Vsiècle par le codex, forme qui a traversé les âges et perdure aujourd'hui.
 

De la pagina à la page

Avec le codex, terme qui apparaît au IIIe siècle alors que l'objet lui-même naissait au début de notre ère, le livre subit sa première grande mutation et la "mise en pages", expression récente de typographie, prend tout son sens. Les feuilles de parchemin découpées, pliées, réunies en cahiers, assignent des limites intangibles à la page. Alors que, dans le rouleau, son espace était indéfini a priori, le codex la restreint à un format. La continuité du rouleau rompue, la page devient un espace séparé. Elle est individualisée. C'est sans doute l'étape la plus importante pour le lecteur qui, physiquement libéré d'une position qui lui mobilisait souvent les deux mains, peut aller facilement d'une page à l'autre, en avant ou en arrière. Mais il ne s'émancipera de la lecture en continu à haute voix que lorsque le texte sera moins dense, moins figé dans la page. Dans les anciens manuscrits grecs ou latins, la page apparaît en effet comme une transposition fidèle de la pagina du rouleau : un ou deux pavés rectangulaires de texte plaqués sur la surface rectangulaire d'un feuillet. Elle va se transformer peu à peu sous l'influence conjuguée des nécessités de la lecture et de l'enseignement.
 

La page romane, clarification et respiration

Après la réforme impulsée par Charlemagne, qui clarifie l'écriture et développe dans les scriptoria des monastères la production de manuscrits richement décorés, il faut attendre le XIe siècle pour voir un découpage net du texte en mots par des espaces, en phrases par la ponctuation, en unités de sens par des pieds-de-mouche. L'œil se repère et le cerveau comprend plus rapidement : le lecteur devient silencieux, et le copiste également, qui écrivait sous la dictée ou en lisant à voix haute la phrase qu'il recopiait.
La variété dans les présentations de la Bible, le livre par excellence qui, en Occident, sert aussi bien à l'enseignement qu'au culte, illustre l'évolution de la page. Le texte est divisé en livres, chapitres, versets. Des notes indiquent les passages qui s'appliquent à un usage particulier. L'initiale du premier mot d'un verset, plus grande, déborde dans la marge, accrochant l'œil.
 

La page gothique, la peur du vide

La mise en pages se compliqule copiste réunit exégèse et texte sacré : il doit caser dans une même page la partie concernée et son commentaire qui est beaucoup plus long. Le texte principal, dont l'espace se restreint, est alors complètement encerclé par la glose ; des signes renvoient de l'un à l'autre. Les auteurs classiques (Homère, Platon, Virgile), étudiés avec leurs commentaires, sont présentés de la même façon.
Dans les livres d'enseignement, la surface de la page est complètement envahie par plusieurs niveaux de discours : le texte principal, sa glose, le commentaire du maître, les marges étant réduites au minimum. La page médiévale semble parfois avoir horreur du vide : de nombreuses abréviations permettent de respecter le strict alignement de la justification, les fins de lignes sont comblées d'éléments décoratifs ou même de lettres ajoutées et signalées nulles ; si le texte s'arrête avant le bas de la page, le copiste répète les dernières lignes et les encadre des deux syllabes de la mention vacat qui les annule.

La page enluminée, le livre objet de collection

Au cours de ce XIIIe siècle où la fabrication des manuscrits sort du strict cadre des monastères pour être produite en série dans des ateliers laïques, se développent, en même temps que les bibliothèques privées, les ouvrages en langue vernaculaire ; apparus au siècle précédent, ils ont généré une littérature nouvelle, fondée sur des récits héroïques, qui se diversifie en chansons de geste, chroniques, romans. La traduction en français des textes fondamentaux, systématisée au XIVe siècle par Charles V (1364-1380), stimule la réalisation de manuscrits admirablement calligraphiés et enluminés. Texte et image s'allient pour faire du livre un objet d'art et de la page un véritable petit tableau soigneusement encadré. Ce traitement de l'illustration prend toute son ampleur au XVe siècle avec les psautiers, livres d'heures, évangiles et œuvres profanes qui déploient leur luxuriance dans les bibliothèques aristocratiques et ecclésiastiques. La lecture est devenue un acte privé.
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