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l'aventure des écritures

Devinettes et jeux graphiques chez les Touaregs

par Mohamed Aghali-Zakara et Jeannine Drouin


Les enfants utilisent les tifinagh dans leurs jeux et pour écrire des versets coraniques. Les jeunes gens s'adressent des billets comportant un signe-code, convention entre partenaires destinée à déjouer toute tentative de lecture indiscrète. Ils s'en servent également dans les réunions et les veillées où se rendent les jeunes femmes accompagnées d'un frère ou d'un cousin. C'est au cours de ces réunions que peuvent être tracés des signes au creux de la main du ou de la partenaire. Le signe le plus utilisé est le cercle, consonne radicale du verbe äru, "aimer, désirer". C'est en raison de ces usages sociaux, individuels ou collectifs, que l'on affirme que les tifinagh sont "affaire de jeunes" et renvoient à un contexte de libertinage que veulent ignorer les plus âgés. Malgré ce principe de pudeur qui cantonnerait l'usage des tifinagh au monde des jeunes, les adultes les emploient a minima pour des messages utilitaires d'absolue nécessité, à destination de ceux qui ne connaissent que cet alphabet. Par ailleurs, l'âge avancé passe pour aller de pair avec une parfaite connaissance de l'écriture et de la lecture des tifinagh que les jeunes écrivent parfois de façon brouillonne, dit-on. Les hommes correspondent entre eux et des responsables locaux comptabilisent les impôts. Au dos de la carte d'identité ou de formulaires administratifs, le nom est transcrit en tifinagh, seule écriture lisible de son propriétaire. En l'absence de chiffres, les nombres sont écrits en toutes lettres. Ce comput littéral peut être remplacé par une série de signes conventionnels à usage privé.
 
De petits articles paraissent dans la presse rurale régionale en double graphie: en tifinagh et dans la transcription latine enseignée dans les cours d'alphabétisation des adultes. Les artisans se servent aussi des tifinagh pour écrire des dédicaces - pratique ancienne attestée sur les boucliers en peau d'oryx (aujourd'hui pièces de musée) -, des formules -signatures sur les bagues, les bracelets, les objets en bois: écriture par incision sur le métal et pyrogravure sur le bois comportant le nom de l'artisan et sa demande de rétribution.
 
Les jeux graphiques participent à la fois des activités sociales et des pratiques pédagogiques. Ils sont multiples et peuvent correspondre à des jeux de paroles transcrits dans un autre langage, ou à des devinettes pictographiques comportant paris et pénalités qui visent à se "lier mutuellement l'esprit". C'est un complément à l'apprentissage, mais aussi sa justification, puisqu'on apprend surtout pour pouvoir participer à ces activités de société. Les procédés pictographiques formulaires consistent à énoncer une phrase qui décrit un objet ordinaire correspondant à la forme d'un signe graphique et non à sa valeur phonique.
 
Ainsi, en prononçant :
- awas n ezgar, "urine de bœuf" : on doit comprendre et représenter un signe dont la forme est celle que laisse sur le sable l'urine que projette un bœuf avec sa queue, en marchant ; ce signe en zigzag est le signe /y/ ;
- esshin elkeliban ennimakfanen aruru, "deux petits tabourets touaregs se tournant le dos", la forme obtenue est celle du signe /f/.
 
La lettre à trouver peut n'être que l'enjeu d'une devinette, mais aussi un signe secret de connivence, ou bien faire partie d'un ensemble de signes constituant un mot, qui est ou non un code.
Les jeux graphiques peuvent intégrer les jeux de paroles : les infixations de consonnes parasites entre les consonnes radicales font de l'énoncé oral une sorte de "javanais" que l'écriture peut reprendre. C'est un jeu apparenté au langage secret. On peut aussi brouiller l'ordre des signes.
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