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l'aventure des écritures

Le langage chiffré

par Catherine Ballestero
 
Le mot "chiffre" vient du latin médiéval cifra qui signifie zéro, lui-même provenant de l'arabe sifr, "vide". Il a très tôt pris le double sens de "caractère qui représente les nombres" et de "caractère numérique de convention employé dans les écritures secrètes".
 
Il existe encore dans les armées un Service du chiffre, bureau où l'on chiffre et déchiffre les dépêches secrètes. Un chiffre, c'est encore un monogramme, initiales entrelacées que l'on brode sur le linge ou dont on marque l'argenterie.

Que le monde ou la nature soit un grand livre qu'il s'agit de déchiffrer est une idée que l'on trouve dans les mystiques juive et chrétienne, elles-mêmes héritières de la mystique des nombres transmise par Pythagore. Tous les nombres mentionnés par la Bible étaient supposés avoir une signification occulte. Puisque Dieu a "tout disposé avec mesure, nombre et poids", l'écrivain doit se guider sur les nombres pour structurer son œuvre : nombre des vers, des strophes, des chapitres ou des livres peuvent être déterminés par un symbolisme numérique.
 
Ainsi, le livre de saint Augustin contre les Manichéens comporte 33 livres, parce que le Christ a vécu 33 ans ; Dante organise La Divine Comédie en 100 chants correspondant à 1 + 33 (Enfer) + 33 (Purgatoire) + 33 (Paradis) ; de même, Villon mentionne le nom du Christ dans les strophes 3 et 33 de son Grand Testament.
 
Enfin, en 1794, Bodoni fait, dans la préface de son édition de la Jérusalem délivrée du Tasse, un éloge du nombre 3 illustré par 3 penseurs, Platon, Archimède et Newton, par 3 peintres, Raphaël, le Corrège et Titien et par 3 poètes, Homère, Virgile et le Tasse.
 
Cette mystique des nombres a donné naissance à la théorie des correspondances universelles, dont le sonnet Correspondances de Baudelaire est une des plus fameuses manifestations. Bien avant lui, Wenzel Jamnitzer (1508-1586 ou 1588), graveur et orfèvre nurembergeois, a donné à voir ces correspondances dans des gravures géométriques hallucinées.

Plus simplement, on appelle langage chiffré toute écriture codée que l'on peut déchiffrer si on en possède la clé ; tout autre code d'écriture que celui utilisé dans une communauté linguistique donnée est donc chiffré.
 
Jusqu'au XIe siècle, les manuscrits sont remplis d'abréviations, de signes et d'images dont la fonction est à la fois d'"abrévier" et de crypter, et qu'on appelle "notes tironniennes", du nom d'un esclave de Cicéron qui les aurait inventées pour écrire à la vitesse de la parole de l'orateur à l'occasion d'un discours prononcé par Caton. L'instabilité graphique de ces notes présentes dans les manuscrits a empêché de les déchiffrer ; systèmes d'écritures secrètes réservés aux scribes, un très grand nombre sont encore aujourd'hui incompréhensibles.

De même que les copistes parsemaient leur travail de notes cryptées, leur signature apparaissait dans le colophon , souvent ornée d'une devinette, d'une anagramme ou d'un cryptogramme * qui en rendaient le déchiffrement difficile, signe de l'enjeu – mais lequel ? – représenté par le manuscrit. Ce sont les noms propres qui, pour des raisons de censure, ont le plus souvent été chiffrés par des moyens divers. Il existait des dictionnaires qui permettaient aux curieux de traduire tous ces noms déguisés ; le Bulletin du bibliophile de Nodier en cite deux : le Dictionnaire des monogrammes, chiffres, lettres initiales, logogryphes, rébus, etc., sous lesquels les plus célèbres peintres, graveurs et dessinateurs ont dessiné leurs noms, traduit de l'allemand, de Christ, professeur à Leipzig, Paris, 1762, et celui de Baillet : Auteurs déguisés sous des noms étrangers, empruntés, supposés, feints à plaisir, abrégés, chiffrés, renversés, retournés ou changés d'une langue en une autre. Pour Nodier, le langage chiffré est une partie de l'étude de la langue qui mérite de figurer, au même titre que ses aspects les plus classiques, dans un traité de linguistique.
 
L'acrostiche, comme manière de chiffrer le langage, existe depuis l'Égypte ancienne et l'on en trouve des exemples dans la Bible : les strophes des quatre premiers chapitres du Livre des lamentations, attribué à Jérémie, commencent par une consonne suivant l'ordre alphabétique hébreu, alors que le dernier chapitre est composé de 22 hémistiches, d'après le nombre des lettres de l'alphabet.
L'acrostiche est une manière de cryptogramme ou de stéganographie *, et sert à cacher sous un voile plus ou moins transparent la dédicace ou la signature d'une œuvre. La Ballade à s'amye de Villon est bien connue.
 
Aujourd'hui encore, le langage chiffré est utilisé comme ressort romanesque et philosophique.
 
Restif de la Bretonne l'utilise en manière de voile, plus ou moins transparent, pour cacher/montrer et provoquer le lecteur à déchiffrer, donc à prêter de l'attention à des mots trop brutaux pour être imprimés tout crus.

Les chiffres et les nombres modifient l'aspect typographique habituel des pages, ainsi de cet alexandrin de Victor Hugo, que le poète écrit des deux façons :
Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept...
Demain, 25 juin 1657.
 
Georges Perec ne pouvait que jouer avec les chiffres dans La Vie mode d'emploi,
"Smautf [...] fut saisi par la frénésie des factorielles :
1 ! = 1 ; 2 ! = 2 ; 3 ! = 6 ; 4 ! = 24 ; 5 ! = 120 ; 6 ! = 720 ;
7 ! = 5 040 ; 8 ! = 40 320 ; 9 ! = 362 880 ; 10 ! = 3 628 800 ;
11 ! = 39 916 800 ; 12 ! = 479 001 600
[...] 22 ! = 1 124 000 727 777 607 680 000, soit plus d'un milliard de fois sept cent soixante-dix-sept milliards !
Smautf en est aujourd'hui à 76 ! mais il ne trouve plus de papier au format suffisant et, en trouverait-il, il n'y aurait pas de table assez grande pour l'étaler."
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