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l'aventure des écritures

Écriture et parole

La Parole est le tourment de l'écriture.
Anne-Marie Christin




Fixer la parole

Au-delà de la langue et des mots du vocabulaire, l'écriture cherche aussi à noter la parole. Mais la parole jaillit, elle est présence, instantanéité, fulgurance, elle persuade et elle agit, elle convainc ou suscite la contradiction, l'éveil ou le dialogue. Comment l'écriture pourrait-elle enfermer le flot volatil, éphémère et vivant de la parole ? Paradoxalement, l'écriture n'est-elle pas plus fragile que la parole ?
 
Quand l'écriture essaie d'"attraper" la parole, on peut dire qu'elle travaille dans deux directions.
D'abord, à partir d'une analyse de la langue, l'écriture note rigoureusement les différentes unités de sons qui constituent les mots. Ensuite, dans un souci de transcrire, au-delà des mots, les inflexions, les intonations et les musiques de la voix qui les porte, l'écriture s'enrichit de signes discrets, parfois totalement muets, ceux de la ponctuation qui donne au texte sa respiration, son interprétation émotionnelle et mélodique, et brode dans son épaisseur une chorégraphie de gestes silencieux qui en colorent le sens. Lorsque le texte a vocation à être chanté ou psalmodié, il se développe un système de notation musicale.
 

Rendre l'écriture lisible

Par quelle mystérieuse alchimie la masse opaque d'un texte prend-elle forme de sens ?
Captée par les mots de la langue, la pensée "en vrac" se construit et se solidifie en phrases que l'écriture fixe en alignant des milliers de signes dans un ordre nécessaire au sens. Pour éviter les ambiguïtés, il faut encore isoler les mots les uns des autres, ponctuer les phrases, inventer des paragraphes, sculpter le texte.
D'abord au service de la "musique" du texte, les signes de ponctuation progressivement enrichis et complexifiés ont pour rôle de distribuer le sens du texte, d'y découper des chemins de lecture.
 
Discrets, les signes de ponctuation travaillent à la visibilité de l'écriture et sculptent la silhouette des mots. Muets, ils redonnent aux mots leur souffle perdu, à la parole ses gestes et sa respiration. Abolis, ils rendent l'écriture à sa magie combinatoire, offrant le texte comme une réserve énigmatique de myriades de sens possibles, à choisir poétiquement, à deviner.
 

Naissance de la lecture silencieuse

Longtemps, lire a consisté à prononcer des mots à voix haute. En Occident, la graphie manuscrite imposait le déchiffrement mot à mot et la lecture faisait autant appel à la mémoire qu'aux yeux. Les grands lecteurs capables de lecture silencieuse sont exceptionnels. Au IVe siècle, le jeune Augustin s'étonne devant saint Ambroise : "Lorsqu'il lisait, ses yeux couraient sur la page du livre mais son esprit s'arrêtait pour en pénétrer l'intelligence, sa langue et sa voix se reposaient..."
 
Dans la lecture silencieuse, le lecteur fait des hypothèses de sens sur des ensembles de caractères perçus comme des signes pictographiques. Il vérifie ces hypothèses au fur et à mesure par un déchiffrement partiel et ne se formule pas toujours les mots. Dans une lecture rapide il traduit, sans même prononcer les mots dans sa tête, une grande part de sa perception visuelle en sens. Cette capacité ne s'acquiert qu'avec une pratique intensive de la lecture.
 
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